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Dans l’Amérique d’Emmanuel Guibert

Avec L’enfance d’Alan, le dessinateur français poursuit son travail biographique autour d’Alan Ingram Cope, un ancien soldat américain avec qui il partagea une incroyable amitié.

C’était il y a près de 20 ans, sur l’île de Ré : Emmanuel Guibert faisait la rencontre d’Alan Ingram Cope, un ancien GI américain, désormais retraité sur sa terre d’adoption. Pendant quatre ans, le dessinateur français côtoiera le vieil homme, recueillant ses confidences au fil de longues discussions. De cette formidable amitié est née La guerre d’Alan, un triptyque événement autour des tribulations du jeune “private Cope” dans la Deuxième Guerre mondiale. Une aventure éditoriale et humaine entamée au tournant de l’an 2000, et qui trouve aujourd’hui une suite longuement espérée. “Depuis ma rencontre avec Alan, j’ai su que ce projet ne se limiterait pas à un seul livre, mais à une biographie complète”, confie l’auteur avec émotion. “Il a cassé sa pipe il y a plus de treize ans, mais je continue à l’écouter en illustrant ses propos”.

Dans ce nouvel opus, Guibert s’attaque cette fois aux souvenirs d’enfance d’Alan, dans la Californie de la Grande Dépression. Un territoire âpre et sauvage, pas encore domestiqué à coup de malls et de rubans de béton. Une Amérique à la Steinbeck aussi, qui tranche avec les clichés véhiculés habituellement par Hollywood. “Par son récit, Alan m’a dressé un tableau du pays à hauteur d’homme, à la fois pudique et sentimental. Il dit son amour des séquoias et des eucalyptus, le plaisir qu’il y a à arpenter les boardwalks où se produisent les cirques de puces, ou l’émotion ressentie à l’arrivée des kleenex et de la couleur au cinéma”.

Un accueil triomphal aux Etats-Unis

Si la voix-off d’Alan égrène avec nostalgie ces instants fugaces de l’enfance, c’est bien le dessin de Guibert qui séduit au cœur, oscillant entre précision documentaire et peinture impressionniste. Un travail subtil et poétique déjà remarqué dans son œuvre majeure Le photographe, et qu’il poursuit ici avec une ambition non dissimulée : “Mon boulot consiste à raviver une époque disparue, une époque dont il ne reste plus aujourd’hui que des témoignages et des photographies”, explique-t-il. “Pour faire ce livre, je suis donc allé sur place, à Pasadena. J’y ai vu les premiers contreforts de la Sierra Madre dont Alan m’avait tant parlé. Et j’ai eu la chance de retrouver encore quelques maisons de ce temps-là.” Par petites touches, le dessinateur ressuscite ainsi au fil des pages le fracas des locomotives, les hurlements des coyotes, la sécheresse des terrains vagues, bref, la réalité d’un monde en sépia qu’il dépeint non sans tendresse.

Autant d’éléments qui ont contribué au succès de ce qu’il faut bien appeler un chef-d’œuvre, justement récompensé du Grand prix du meilleur album de l’ACBD cette année. L’Amérique n’avait d’ailleurs pas attendu cette consécration pour découvrir le talent d’Emmanuel Guibert : La guerre d’Alan a été traduit dès 2008 chez First Second Books, sous les vivats de la critique. Un accueil qui a visiblement soulagé l’auteur : “J’aurais été vraiment triste qu’Alan ne rentre pas au pays de cette manière. D’autant que la traduction du livre a suscité de nombreux courriers, venant de gens qui l’ont connu ou qui ont partagé le même destin.” Cette suite devrait également connaître une traduction en anglais, “dans quelques années”, dans un volume qui comprendra également l’adolescence d’Alan. “Il sera temps alors pour moi de raconter l’homme que j’ai connu et ma vie sans lui, nourrie des rencontres que ces livres ont produites.”

Si nombreux sont les livres à avoir exploré le sentiment amoureux, rares sont ceux qui auront aussi bien dessiné la force et la beauté d’une amitié.

 

L’enfance d’Alan, par Emmanuel Guibert, L’Association, 159 pages, 19 euros.Également disponible en anglais : Alan’s War : The Memories of GI Alan Cope,

First Second Books, 336 pages, $24

 

 

 

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