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Dans le Maine, des « résistants » français s’organisent

Dans les petites villes du Maine, État du nord-est des États-Unis, les descendants des Français venus du Québec aux XIXe et XXe siècles, font de la résistance pour préserver leur héritage culturel. Au fil des ans, ils ont affronté l’hostilité de leurs voisins anglophones et ont réussi tant bien que mal à faire revivre la langue française.

Le coassement d’une grenouille en plastique accueille le visiteur chez Camille et Suzanne Bolduc. La figurine monte la garde devant la porte d’entrée de la modeste maison d’un couple de retraités à Biddeford, dans le sud du Maine. À l’intérieur, l’animal est partout. En bois, en verre, en céramique, dessiné, sculpté, et décliné dans tous les tons de vert, il orne les étagères, les tables, et même le plafond. Chez les Bolduc, la grenouille est plus qu’un animal fétiche. Elle incarne cette ascendance française qu’ils revendiquent au quotidien en se présentant aujourd’hui encore comme Franco-Américains.

« Les Franco-Américains ici dans le Maine sont très fiers qu’on les traite de grenouilles », affirme Camille Bolduc, assis dans un fauteuil à bascule à côté de son épouse Suzanne, par un après-midi humide de mai. Frog! (Grenouille !). Stupid Frenchman! (Stupide Français !). Pendant longtemps, les Américains aux racines francophones, ont été la cible d’insultes de la part de leurs voisins anglophones. Quand Camille Bolduc a suggéré, il y a 26 ans, d’utiliser la grenouille comme mascotte de La Kermesse, le festival franco-américain de Biddeford, ses amis n’ont pas du tout apprécié l’idée. « On voulait me tuer », se souvient en souriant cet homme de 84 ans.

Pour certains membres de cette communauté franco-américaine, tout comme pour le couple Bolduc, l’amphibien est désormais le symbole d’une dignité reconquise. Camille Bolduc a fait de la grenouille une « profession de foi ». Il l’utilise comme logo de son entreprise et accorde à l’animal le plus grand respect.

Présente dans le Maine depuis 400 ans, la communauté francophone revient de loin. Face à un environnement hostile, beaucoup de ses représentants ont fait le choix de s’assimiler et de tirer un trait sur leurs traditions. Pendant longtemps, les parents ont refusé de faire du tort à leurs enfants en leur apprenant le français. Certains ont même anglicisé leurs noms afin d’éviter la discrimination. Dans les années 30, le Ku Klux Klan a essayé de manifester contre les Franco-Américains à Saco, une ville du sud de l’État, mais les Américains d’origine française se sont battus pour faire survivre, voire même revivre cet héritage dont ils sont fiers.

Du baseball en français

Aujourd’hui, près d’un tiers des habitants du Maine est d’ascendance française, et 7 % des familles parlent français à la maison, selon le Centre d’Héritage Franco-Américain à Lewiston. Dans certains villages, neuf habitants sur dix étaient francophones au début du XXe siècle.

Ray Pepin, facteur retraité de 84 ans, raconte que le français était omniprésent dans les rues de Biddeford pendant son enfance. Un jour, avec ses amis francophones, alors qu’ils jouaient au baseball dans la langue de Molière, un gamin anglophone du voisinage a demandé à se joindre à eux : « Pour pouvoir jouer avec nous, il fallait qu’il parle français », glisse Ray Pepin. « Il l’a appris en nous écoutant. »

Dans les années 50 et 60, les autorités du Maine croyaient que l’apprentissage d’une deuxième langue allait retarder l’acquisition de l’anglais. Les enfants francophones refusaient aussi de s’exprimer dans cette langue parce qu’ils voulaient être traités comme leurs camarades anglophones. Ce phénomène perdure. Elizabeth LeBihan, la cofondatrice de l’École Française du Maine, se rappelle avoir été surprise lorsque sa fille de 5 ans lui a dit, « Non, maman. English. »

Chaque famille a fait ses choix. « On parle toujours français à la maison », dit Suzanne Bolduc. En revanche, Chez les Pepin, les enfants n’ont pas appris le français.  « J’ai honte de cela aujourd’hui », avoue Ray Pepin. Quant à Rita Dubé, la directrice du Centre d’Héritage Franco-Américain, elle est déçue, elle aussi, de ne pas avoir transmis sa langue à ses enfants. « C’est le plus grand regret de ma vie. »

Un Franco-Américain au Congrès

L’identité franco-américaine est aujourd’hui à nouveau à l’honneur dans le Maine. Les Franco-Américains ont réussi à obtenir des postes clé dans la société. Le Représentant démocrate Mike Michaud, 51 ans, est le premier Franco-américain à avoir été élu au Congrès à Washington. À l’époque, sa mère s’était faite traiter de frog. Le politicien ne parle pas français, mais tente de préserver le mieux possible l’héritage francophone en parrainant notamment la journée franco-américaine du Maine, mais aussi en embauchant  des employés qui parlent français. « On n’a pas à avoir honte », insiste-t-il. « Mes administrés travaillent extrêmement dur. » À l’image de nombreux Franco-Américains, Mike Michaud était ouvrier avant d’entrer en politique. Il a gardé sa gamelle en bois, « emblème de l’héritage ».

La vie associative joue un rôle prépondérant dans le retour du français dans le Maine. Abrité dans une ancienne église catholique, le Centre d’Héritage Franco-Américain a été créé pour défendre et promouvoir la culture franco-américaine. Il organise des déjeuners gratuits au cours desquels le lapsus en anglais est passible d’une amende de 25 cents.

Ray Gaudette, petit homme bavard, et savant inépuisable, est responsable de l’association de généalogie franco-américaine à Biddeford. Sa collection inestimable de livres d’archives retrace la vie des familles d’origine française aux États-Unis depuis le 17e siècle. « On se bat dur pour faire revenir le français », assure ce passionné d’histoire de 71 ans. À South Freeport, l’École Française du Maine organise plusieurs rencontres et cours pour enseigner et célébrer une langue qui n’est plus stigmatisée.

Originaire d’Acadie, Jeffery Ouellette, père de famille de 45 ans, observe « qu’il n’y a plus de tabous autour du français. » Sa fille Claudia, 12 ans, l’apprend et espère un jour le parler couramment. Ray Pepin a été invité récemment dans une école publique américaine pour parler de ses origines. « Suis-je français ? » lui a demandé ce jour-là un petit garçon, déçu d’apprendre que Davis, son nom de famille, n’était pas français.

L’École Française du Maine, un établissement privé créé en 2002, accueille pour sa part une soixantaine d’élèves d’origines diverses. L’année dernière, les enfants ont monté un spectacle retraçant les 400 ans de présence française dans le Maine. « Certains grands-parents avaient les larmes aux yeux », raconte Willy LeBihan, le directeur de l’école.

Malgré ces signes encourageants, certains Franco-américains sont sceptiques quant à la possibilité d’un véritable retour du français dans le Maine. Suzanne Bolduc, résistante et fière de l’être, observe qu’il n’y a pas assez de jeunes pour prendre le relais. Ray Gaudette rêve, lui, d’une communauté franco-américaine plus soudée : « On devrait rester en contact, mais on ne le fait pas », regrette-t-il. Le Breton Willy LeBihan n’est pas d’accord : « Certains se comportent comme s’ils étaient les derniers des Mohicans », affirme-t-il. « Nous sommes toujours en contact avec ceux qui regardent l’avenir. »

Les Franco-Américains ont un point commun : ils sont fiers de leurs origines. « Quatre ou cinq générations plus tard, je parle encore français », explique Suzanne Bourassa Woodward, une mère de famille qui dresse la généalogie de sa famille qui remonte au 17e siècle. « Je suis ravie que ma fille ait décidé d’apprendre cette langue. » Une promesse d’avenir pour elle, à l’image de cette élève de l’École Française qui a déclaré un jour de mai : « Je rêve en français. »

  • Très impressionné par votre détermination de préserver le Français. Je suis Québécois et je ressens beaucoup d’admiration à votre égard.
    Quand je retrouve vos noms francophone un peu partout dans le Maine, je me rends compte à quel point il y a eu beaucoup d’immigrés provenant du Québec au début du 20ième siècle et de l’Acadie depuis des lunes.
    Bon succès dans votre volonté de préserver notre langue et notre culture.
    François Beaumont

  • Je vous souhaite une bonne année pour votre combat de reconnaissance de la langue francaise. Je vois que vous avez réussi a avoir une réserve dite “ARCADIA”. Bravo, je suis enthousiaste de votre détermination.

  • Je suis de Paris. L’anglais vs le francais, c’est une longue histoire. Mais les langues rapprochent et nous aident à nous comprendre. Etre bilingue, c’est avoir des ailes en plus, c’est une richesse !
    Bravo pour votre determination.

  • Je suis Français and I have a dream : médiathèque-bibliothèque des cultures francophones avec l’aide des organisations suisses, belges et françaises aux USA et au Québec et des ministères de chaque pays et des organisations de la Francophonie. Un centre culturel c’est des emplois, de l’information et des échanges. Voir le projet du Louvre Abou Dabi aux Emirats. Les USA et le Canada ont une histoire commune avec la vieille Europe plus importante que les Emirats. Veuillez recevoir mes salutations les plus respectueuses.

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