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Dans le Paris d’Hemingway

Le succès du film Midnight in Paris doit autant au génie de Woody Allen qu’au séjour parisien d’Ernest Hemingway dans les années 20 et à son roman A Moveable Feast. Si vous êtes assez chanceux pour avoir vécu jeune homme à Paris, disait-il, où que vous y passiez le reste de votre vie, cela reste en vous, car Paris est une fête.

Journaliste au Kansas City Star, Ernest Hemingway découvre Paris pour la première fois en 1918. Il a dix-neuf ans et vient de s’engager comme ambulancier dans une unité de la Croix-Rouge opérant sur le front italien. Son voyage le fait passer par Paris le jour même où la Grosse Bertha, un canon allemand de grande portée qu’on appelait ainsi ironiquement, envoyait son premier obus sur la capitale. Il en faut davantage pour effrayer l’Américain ! Il dit au chauffeur de taxi : “Dépêche-toi, emmène-moi là où tombent les obus ! J’en ferai une histoire pour le Star à leur arracher le souffle jusqu’à Saint Louis”. Cette première approche de la capitale allait marquer Hemingway d’un profond amour pour Paris, “la ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d’écrire”, écrira-t-il dans Paris est une fête. Il faut dire qu’en 1919, les États-Unis ont ratifié l’amendement sur la prohibition de l’alcool. Pour les artistes américains, leur pays n’est plus synonyme de liberté mais d’hypocrisie. Paris symbolise la modernité, et le taux de change en France est particulièrement intéressant.

Grièvement blessé en Italie, Hemingway retourne aux États-Unis peu après et épouse en septembre 1921, Hadley Richardson, rencontrée à Chicago chez des amis et dont il était tombé follement amoureux. Elle sera la première de ses quatre épouses.

Paris, un nouveau départ

Devenu grand reporter au Toronto Star, Hemingway est envoyé en France comme correspondant. Le jeune couple arrive à Paris en décembre 1921, quelques jours avant Noël. Dès son arrivée, Hemingway cherche à se procurer des livres et des journaux en anglais mais les librairies anglophones sont rares dans le Paris des années 20. Le romancier américain Sherwood Anderson le présentera à Gertrude Stein, Ezra Pound et Sylvia Beach qui ouvre au 12, rue de l’Odéon, dans le VIe arrondissement, la librairie d’avant-garde Shakespeare and Company, où se retrouvent les expatriés.

74 rue du Cardinal-Lemoine

Ernest et Hadley s’installent dans le Quartier Latin, au 74, rue du Cardinal-Lemoine où ils demeurent de janvier 1922 à août 1923. Le couple habite alors au 3e étage d’un immeuble dont les escaliers craquent et les murs sentent le moisi et le chou, à deux pas des “bistrots de chiffonniers” de la place de la Contrescarpe où l’on danse la java vache.

Chez la Mère l’Oye de Montparnasse

Le 8 mars 1922, Hemingway, vingt-deux ans, se rend pour la première fois chez Gertrude Stein, au 27 rue de Fleurus (VIe arrondissement). Surnommée familièrement “la Mère l’Oye de Montparnasse”, cette lesbienne notoire et poétesse de quarante-huit ans le reçoit dans son appartement décoré de toiles de Cézanne, Matisse et Picasso qu’elle occupe avec son amie Alice B. Toklas. C’est le coup de foudre spirituel. “C’était un garçon d’une extraordinaire beauté. Il avait l’air d’un Moderne et sentait les musées”, dira-t-elle de lui. “Elle avait de beaux yeux, une tête magnifique.”, écrit-il dans Paris est une fête.

Dans les salons de Gertrude Stein, il fait la rencontre de Scott Fitzgerald, Ezra Pound, Dos Passos ou Sinclair Lewis, qui ont fui la prohibition intellectuelle de l’Amérique. Gertrude Stein désignent les écrivains américains échoués dans les cafés de la Rive Gauche comme la “génération perdue”. Hemingway réfutera un jour cette formule : “Je veux bien être pendu si nous étions perdus !” Avant qu’ils se brouillent, Hemingway se rend souvent chez elle pour lui soumettre ce qu’il a écrit la veille et le début de son premier roman. Gertrude Stein lui apprend à “décortiquer” son style, le pousse à supprimer tous les mots inutiles et vulgaires : “Vous ne devez rien écrire qui soit inaccrochable”. Car Hemingway rêve désormais de devenir écrivain : “Ce satané truc de journal qui est en train de me détruire progressivement. Si l’on écrit dans un journal, on doit passer l’éponge sur sa mémoire comme sur une ardoise”, se plaint-il.

Dans l’ombre de Verlaine

En 1922, Hemingway loue un minuscule atelier, situé au dernier étage de l’hôtel où était mort Verlaine en 1906. Son atelier du 39 rue Descartes est une mansarde d’où il aperçoit les toits et les cheminées de Paris. Il passe de longues heures à perfectionner son style et à se concentrer, “tout ce qu’il faut faire, c’est écrire une phrase qui sonne vraie”, écrit-t-il. Attentif au texte, il corrige sans cesse : Quand j’use sept crayons par jour, c’est que j’ai pas mal travaillé dans ma journée. (….) J’écris une bonne page pour quatre-vingt-dix autres nulles”, confie-t-il à son ami F. Scott Fitzgerald. C’est un coup terrible lorsqu’en décembre 1922, Hadley qui devait le rejoindre à Genève, perd à la gare de Lyon une valise remplie de ses manuscrits.

En août 1923, le couple repart pour Toronto, où Hadley donne naissance à leur fils, John Hadley Nicanor, qu’Hemingway surnomme Mister Bumby. Le couple revient à Paris en février 1924.

Sous les lilas

Les finances du ménage sont très précaires. Pour faire des économies, le couple a emménagé dans un petit appartement du VIe arrondissement, au 113 rue Notre-Dame des Champs, au-dessus d’une scierie. Le bruit est infernal. Au 70 bis de la même rue, l’écrivain Ezra Pound occupe un appentis au fond d’une cour. C’est là qu’Ernest lui donne des leçons de boxe en échange des corrections de son manuscrit. Hemingway se promène souvent l’estomac creux. ” La faim aiguise toutes vos perceptions”, écrit-il.

Depuis 1914 et jusqu’aux années 30, Montparnasse est la nouvelle Mecque pour les artistes de toutes nationalités. En particulier le carrefour Vavin où sont groupés les cafés les plus importants, la Rotonde, la Coupole et le Dôme. Plutôt que les cafés cosmopolites du carrefour, Hemingway fréquente la Closerie des Lilas, au 171 boulevard du Montparnasse. “Il n’était pas de bon café plus proche de chez nous que la Closerie des Lilas. Il y faisait chaud l’hiver; au printemps et en automne la terrasse était agréable, à l’ombre des arbres”. On l’y trouve souvent, courbé sur ses cahiers, écrivant avec lenteur pour mieux ciseler ses phrases. Malgré cette apparente lenteur, c’est à la Closerie des Lilas qu’il écrit son premier roman, Le Soleil se lève aussi, en moins de six semaines, en 1925.

Rue Férou : dernière résidence d’Hemingway

Le ménage Hemingway part à vau-l’eau. Depuis 1925, Ernest entretient une liaison avec Pauline Pfeiffer, qui travaille à l’édition française de Vogue. Durant l’été 1926, il quitte femme et enfant pour emménager avec elle au 6, rue Férou, tout près de l’appartement où vivent alors Hadley et Bumby. Lorsqu’un ami lui demande pourquoi il a quitté Hadley, Hemingway répond : “Parce que je suis un salaud !”. Le divorce prononcé en janvier 1927, est suivi de son mariage avec Pauline en mai. C’est dans l’appartement de la rue Férou qu’il s’attèle à l’écriture de son troisième roman, L’Adieu aux armes, paru en 1929.

Le Ritz libéré

Parti couvrir la guerre civile espagnole, Hemingway revient à Paris à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il se présente à l’hôtel Ritz, place Vendôme, qui fut son refuge et celui de Scott Fitzgerald entre les deux guerres. L’écrivain, désormais confirmé depuis la parution de Pour qui sonne le glas en 1940, se fait un devoir d’être l’un des premiers Américains à libérer cet hôtel. Selon Sylvia Beach, il libéra surtout ses caves ! Le bar du Ritz porte d’ailleurs le nom d’Hemingway.

Après s’être installé à Key West, en Floride, puis à Cuba, Ernest Hemingway retourne une dernière fois à Paris en 1956, afin de récupérer ses effets personnels dans deux malles cabines stockées au Ritz depuis 1927 ! Il y trouve une liasse de notes qui seront le ferment de son roman Paris est une fête publié à titre posthume en 1964. Trois ans après le suicide, à double coup de fusil de chasse dans la tête de l’écrivain, dans l’Idaho, en 1961.

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