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David Sedaris : « Je suis toujours ébloui par la beauté de la France »

Depuis quinze ans, l’humoriste américain, un habitué des listes de best-sellers aux États-Unis, partage son temps entre son domicile parisien et la campagne normande. Un exil, maintes fois évoqué dans ses recueils, qui lui procure un sentiment bienvenu d’anonymat et de décalage.

Si nul n’est prophète en son pays, David Sedaris fait sans doute figure d’exception à la règle. Superstar aux États-Unis, il déplace les foules à chacune de ses tournées de lectures. Ses sketchs les plus fameux – notamment ses Santaland Diaries – sont régulièrement rediffusés à la radio. Quant à ses recueils d’histoires, ils trustent bien souvent la liste des best-sellers, à l’image du récent When you’re engulfed in flames (paru ce mois-ci en France sous le titre Je suis très à cheval sur les principes). Mais voilà : notre homme n’a rien d’une rock star, et goûte peu cette envahissante célébrité. « L’été dernier, j’étais à la piscine, aux États-Unis, en train de me changer dans les vestiaires, quand on m’a demandé un autographe. Vous imaginez ? Un autographe, à moitié nu ! » Voilà typiquement le genre de situations pour lesquelles il a choisi, il y a bientôt quinze ans, de s’installer en France, dans l’anonymat le plus complet…

Briser les clichés

« Mon petit ami, Hugh, avait une maison en Normandie, explique-t-il. Nous avons commencé à y aller en vacances, et j’ai ainsi découvert Paris. Je voulais apprendre le français, rien ne me retenait vraiment aux États-Unis, je pouvais travailler n’importe où. Je me suis donc dit : pourquoi pas déménager ? » C’est ce même Hugh, personnage récurrent de ses chroniques, massif comme un bûcheron canadien, qui nous ouvre les portes de leur vaste appartement. Situé près du théâtre de l’Odéon, dans l’un des plus vieux immeubles de Paris, il donne idéalement sur le clinquant boulevard Saint-Germain. À l’intérieur pourtant, aucun signe d’esbrouffe. L’endroit est à l’image du propriétaire : sobre, élégant, mystérieux. Au mur, des toiles flamandes confèrent même une touche solennelle à l’ensemble. « Parce que j’écris des récits d’humour, je n’aurais pas le droit d’avoir une décoration sérieuse ? », s’amuse Sedaris. S’il apprécie la diversité des boutiques de prêt-à-porter du quartier, il aime davantage encore les multiples salles de cinéma. Interrogé sur cette passion, il en profite pour tordre le cou à quelques préjugés : « Aux États-Unis, il y a cette idée répandue que les Français adulent Jerry Lewis. Mais la plupart des Français ne savent même pas qui c’est ! À Paris, il y a des centaines de cinémas, avec tous les acteurs possibles, et je n’ai jamais vu un seul film de Jerry Lewis à l’affiche… »

Fort d’un regard sur le monde acéré, ce travailleur acharné s’est toujours fait fort de briser ce genre de clichés. Il reconnaît d’ailleurs l’intérêt de l’expatriation dans sa façon d’appréhender l’humour. « La distance permet d’éviter de tomber dans la facilité. Faire rire avec de simples jeux de mots par exemple, c’est très banal. Mais je ne me suis rendu compte de cela qu’après avoir déménagé en France, en traduisant ce qui sortait réellement de ma bouche », ironise-t-il (en anglais !). L’auteur de Me talk pretty one day, recueil dans lequel il évoquait ses déboires avec la langue de Molière, admet volontiers connaître encore quelques difficultés : « Quand on me demande depuis combien de temps j’habite ici, j’ose à peine l’avouer. Mon français est si mauvais que j’en ai honte ! Cela dit, j’ai tâché de le pratiquer dès les premières semaines où j’ai vécu ici. » Sans doute par crainte de ressembler aux cohortes de touristes qu’il peut observer depuis ses fenêtres, et dont il doit bien souvent déplorer la grossièreté. « Les Américains s’attendent à ce qu’on soit malpoli avec eux, et agissent en conséquence, en parlant fort, sans faire aucun effort… Je n’ai pourtant jamais ressenti d’agressivité ici parce que j’étais américain. Les seules fois où j’ai senti un regard pesant, c’était en Normandie, lorsqu’on a cru que j’étais anglais ! Mais dès que les gens apprenaient que j’étais américain, ils étaient satisfaits… »

À bicyclette

Ce climat de sympathie n’est sans doute pas étranger à l’assiduité de l’écrivain, qui rejoint chaque été sa maison de campagne, dans une petite bourgade de l’Orne. « J’aime la vie là-bas, car elle se réduit à ses plus simples éléments », souffle-t-il d’un regard joyeux. « Vous avez le monde entier dans ce village, et vous n’avez pas besoin de plus que ça. » C’est un regard gourmand que David Sedaris promène sur cet océan de verdure, célèbre pour son camembert, son boudin et ses chevaux. « La campagne est très belle, et malgré tout le temps passé là-bas, je suis toujours ébloui par la beauté des lieux. Rien n’est à changer, il n’y a jamais un mur de trop. »  L’humoriste connaît d’autant mieux la région qu’il l’a sillonnée à pied et à vélo. « En Amérique, si vous roulez à vélo, les gens vous ennuient, vous jettent des canettes et hurlent à côté de votre oreille pour vous effrayer. En Normandie, rien de ça ! La maison est à une douzaine de kilomètres de Flers, je fais l’aller-retour chaque jour, je croise à peine cinq voitures, et personne ne m’a jamais rien lancé ! » Serait-ce parce qu’il fait figure de célébrité locale ? Notre homme en doute : « J’offre un exemplaire de chacun de mes livres à mes voisins, mais je doute sincèrement qu’ils les lisent. Peut-être s’en servent-il pour caler les meubles ? »

David Sedaris a beau jeu d’ironiser. L’auteur n’a en effet jamais rencontré le franc succès dans sa patrie d’adoption. Publiés jusqu’ici chez de modestes éditeurs, ses recueils sont restés confidentiels. Il ne s’en alarme pas pour autant : « C’est difficile de recevoir de l’attention, surtout pour un auteur comme moi qui fait peu de promotion. » Sedaris en paraît à vrai dire d’autant moins ennuyé qu’il souhaite conserver la tranquillité que lui confère sa solitude. Et s’il songe parfois quitter la France pour de nouveaux horizons, il n’imagine pas (encore) retourner en Amérique. « Mes tournées de lectures me permettent d’aller aux États-Unis plusieurs fois par an. Et vivre loin de là me rend le pays sans doute plus sympathique quand je le retrouve… » À moins, évidemment, de traîner à la piscine.

Infos pratiques


Je suis très à cheval sur les principes
(2009, L’Olivier)

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