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De Monte-Carlo à Venise

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures.

Dites-moi donc : à quoi vous servirait d’être un géant si ce n’est à dévorer les nuages comme on plonge dans les barbes à papa, à déposer les Paris-Londres sur le tarmac vaporeux de Séville, à boucher les volcans d’un orteil négligé, à lécher les pans de montagne galipotés de chantilly ou à vous gratter les fesses sur la tour Eiffel tout en usant de votre phalange la plus habile pour enfoncer les bateaux-mouches et leur transport de Chinois sous les eaux limoneuses de la Seine ?

Et, tout à l’avenant, de quoi vous sert cette nature d’homme si ce n’est à pouvoir faire l’amour à toute heure et en toute saison, ou encore à vous sentir libre de fuir – sans préavis – l’adresse de vos ennuis ? Vous pourriez prendre votre voiture, la première départementale venue, la poudre d’escampette. Pourquoi pas en direction du sud, le coude à la fenêtre et bercé d’un air vi-valdien, vous seriez comme attiré par une possible solitude, par le beau nom de Monte-Carlo.

Jérôme Bourdaine n’a pas hésité. « Il faut avoir conscience que nous vivons dans un monde fermé, se disait-il. Ce qui nous traque le plus durement, ce sont d’abord nos désirs et nos souvenirs ». D’autant que sa jeune génération subit les premières années d’occupation et se trouve prise dans un sale chapitre du livre d’Histoire. L’Allemagne s’est installée dans la partie nord de la France et l’autre moitié du pays se berce peut-être d’illusions en bord de mer. Disposant des moyens de l’exil, la jeunesse encore frivole, Jérôme prend le chemin de « La Turbie » et parvient à cet hôtel perché en oblique sur les hauteurs de la principauté. Une étrangeté que cet endroit : couvert d’art mauresque, d’ornements orientaux, de turqueries, d’artifices hideux et de bougainvilliers. Un musée pour bourgeoisie rentière, un brin fêtarde, à la table de laquelle on discuterait emprunts et ballets russes. L’autre anomalie, c’est que l’hôtel est désaffecté, les rocking-chairs sont vides, les nappes blanches pareilles à des nouveautés. Il n’est pas d’autre client que Jérôme et seul le couple baroque des tenanciers peut lui proposer le chorus triste de sa conversation. La solitude, c’est évidemment un art. Ainsi que la contemplation, consacrée à un verre de Corton, à une mappemonde enneigée de poussières ou aux versets du Coran sculptés ci et là sur les murs incompréhensibles.

Jérôme en était à l’entretien très appliqué de sa tranquillité quand, le cinquième jour, une cliente apparut. « Longue et mince, avec des cheveux artistement fanés, un teint pâle et qui voulait peut-être s’insurger contre celui des vierges fortes des plages, elle apportait dans ce hall désuet une jeunesse qui ne le déparaît pas, la grâce anachronique d’un être qui devait avoir horreur du tabac gris, des souliers de ski, de la marche en montagne, de l’aquaplane, des tailleurs trop simples ». À compter de cette page cinquante-neuf, plus rien ne compte que l’écriture. Entendons-nous bien : je pourrais, j’aurais pu, consacrer cette chronique tout entière au style de l’auteur, à Monsieur René Laporte plutôt qu’à un résumé débilitant d’une histoire somme toute minuscule. Mais ainsi vont l’époque et mes obligations : je dois vous intéresser à « une histoire ». Revenons donc, sous la contrainte, au récit lui-même : une femme mystérieuse rentre en scène, elle s’appelle Zoya, l’ennui l’habille aussi sûrement que le désespoir fait les beaux visages, son mari l’abandonne quotidiennement pour ses affaires, Jérôme lui plaît sans nuance, leurs regards se lient, puis les mots, puis les langues. Mais si l’amour est une télépathie, le sexe n’est qu’empathie ; or Jérôme et Zoya ne sont pas si pressés de tout confondre et de se confondre.

D’autant que Jérôme comprend vite combien Zoya répond des automatismes regrettables de son genre : « la présence indubitable de Jérôme ne l’inquiète guère sur le plan moral, elle n’invoque pas l’honneur (là, la majuscule est passée de mode chez tous les peuples de l’univers), elle ne suppute pas les colères possibles de son mari, ou ses souffrances. Mais elle calcule toutes les complications sociales qu’une telle aventure, mal conduite, pourrait entraîner ».

Les amours s’interrompent dès que l’interruption les menace et, radotant cela, je suis certain que vous connaissez la fin du livre. Mais puisque je vous dis que « l’Hôtel de la solitude » se visite pour d’autres raisons. Lisez-donc cette langue inspirée du roman que l’on qua-lifiait autrefois de « cosmopolite », cette langue si bien vêtue qu’elle m’évoque spontanément les figures ensevelies de Maurice Dekobra, de Pierre de Régnier, les nouvelles de Fitzgerald : il était alors permis de bâtir du roman populaire avec une écriture très surveillée. L’éditeur concerné se pique de republier ce texte oublié et on l’en remercie. Cela dit, jamais ce même éditeur n’aurait accepté un manuscrit de 2012 qui eût ressemblé à l’Hôtel de la solitude. C’est qu’entre-temps sont survenus l’existentialisme, le nouveau roman, les facilités, la vodka, l’enlaidissement du Monde. Et si les bourdons font encore le bel effort de voler, les paquebots croisent désormais sur la Lagune de Venise et les livres ne sont plus écrits.

Hôtel de la solitude, René Laporte, le Dilettante.

jean.legall1@gmail.com

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