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Décès du cinéaste Pierre Schoendoerffer

Pierre Schoendoerffer, écrivain et cinéaste du “Crabe tambour”, décédé mercredi à l’âge de 83 ans, avait appris à filmer la guerre en la faisant, entretenant avec ses films le souvenir d’une douloureuse mémoire nationale.

Débarqué à 19 ans à Saigon comme caméraman au Service cinématographique des Armées en pleine guerre coloniale, il allait en faire un roman puis un film, “La 317e Section”, considéré comme l’un des films de guerre les plus justes et les plus humains. “LE” film emblématique sur l’Indochine. Cette marche meurtrière d’une colonne à contre-sens de l’histoire dans la jungle pour rejoindre Dien Bien Phu, avec ses acteurs fétiches, Jacques Perrin et Bruno Cremer, lui valut en 1965 le Prix du meilleur scénario à Cannes.

Né dans le Puy-de-Dôme le 5 mai 1928, cet alsacien d’origine au physique de centurion se rêvait un destin d’aventures et de grand large, à la manière d’un Pierre Loti ou d’un Joseph Kessel, deux auteurs dont il a ensuite adapté plusieurs romans à l’écran (Ramuntcho, Pêcheurs d’Islande, La Passe du Diable). Après avoir bourlingué 18 mois en cargo sur la Baltique, il s’engage en 1952 pour satisfaire cet appétit d’aventures, menant la vie des combattants, partageant leurs fatigues et souffrances.

Volontaire pour les grosses opérations, il saute sur Dien Bien Phu à 24 ans pour remplacer, au pied levé, un camarade tué. Prisonnier de guerre pendant quatre mois, il reste dans la région après sa libération et se lance dans le photojournalisme comme correspondant de guerre pour les magazines “Life” et “Paris-Match”. En 1966, Pierre Lazareff le renvoie au Vietnam avec les troupes américaines pour l’ORTF.

Courant sur tous les fronts, du Vietnam à l’Afghanistan ou l’Algérie, menant de front l’écriture et le cinéma, il rencontre à Hong Kong Joseph Kessel, dont il adapte à l’écran le roman “La Passe du diable”, en 1958. Après le succès de “La 317e section”, puis de “La Section Anderson” (1967) qui lui vaut un Oscar à Hollywood, il reçoit deux ans plus tard le prix Interallié pour un roman, “L’Adieu au Roi”.

Dix ans plus tard, “Le Crabe tambour” décroche le Grand Prix du roman de l’Académie française (1976) avant de devenir un film aux trois César en 1977, dont deux pour ses acteurs Jacques Dufilho et Jean Rochefort, somptueux en officier austère et verrouillé, à la barre de son dernier commandement dans les hautes mers. Le film était librement inspiré de la vie du Commandant Pierre Guillaume, qui prit part au putsch des généraux en 1961 en Algérie.

En 1982, le cinéaste revient aux combats sans illusions avec “L’Honneur d’un capitaine” (Jacques Perrin), dix-neuf jours de commandement pendant la Guerre d’Algérie. En 1991, “Dien Bien Phu” revisite encore à distance l’héroïsme militaire et les sacrifices inutiles. A filmer guerres coloniales et illusions perdues, Pierre Schoendoerffer devint comme Jacques Perrin après lui, un cinéaste adulé des armées dont l’extrême-droite eût aimé faire son héraut.

“Ils essaient de me mettre sur le dos un sac qui n’est pas le mien”, confiait-il à ce propos au quotidien Libération, à la sortie de son dernier film, en 2004, “Là-haut”. Dans une thèse qu’elle lui a consacré (“Pierre Schoendoerffer”, CNRS Editions), l’historienne Bénédicte Chéron insiste sur la contribution de l’écrivain-cinéaste à “l’édification d’un récit national”: par son travail, a-t-elle expliqué mercredi à l’AFP, le cinéaste a “comblé un vide de la mémoire nationale sur l’Indochine”, conflit oublié et méconnu entre la fin de Seconde guerre mondiale et le début de l’Algérie.

Serge Toubiana, le directeur de la Cinémathèque française qui lui consacrait une rétrospective en 2007, écrit quant à lui sur son blog: “Pierre Schoendoerffer mérite tous les éloges, car il a fait une oeuvre”.

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