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Denis Darzacq, décrypteur de corps et d’espace

Exposé du 2 au 6 décembre au stand de la Laurence Miller Gallery à Miami, Denis Darzacq, photographe du langage des corps, présente dans sa série intitulée Hyper un regard critique sur la « société de consommation » et fait le rêve, face au déséquilibre existentiel qu’elle crée, de pouvoir y échapper. Entretien avec un artiste qui, après avoir baigné dans la photographie de presse, s’est tourné vers un travail plus personnel.

France-Amérique : Comment vous est venue cette idée de corps en suspens dans un supermarché ?

Denis Darzacq : C’est une suite de mon travail sur La chute, qui était un questionnement métaphorique de la place des jeunes dans la société actuelle. Avec la crise économique, cette interrogation prend une consonance tout à fait radicale, quand tout à coup on a du mal à trouver son équilibre dans un rayon de supermarché. Est-ce que la dialectique être ou avoir a encore un sens ? Est-ce qu’on arrive encore à trouver notre place dans une société uniquement marchande ? Est-ce que, en route, on n’a pas un peu oublié des valeurs plus fondamentales de l’ordre de la morale ? Ce sont des questions qui se dégagent de mon interprétation. Et aussi en quelque sorte un rêve : pouvoir s’extraire de cette société, pouvoir voler au milieu des rayons, pouvoir occulter les 566 différentes marques de shampoing, pouvoir peut-être même partir sans payer et sortir de ce monde très trivial.

Quel était le message de La chute ?

La chute répondait plutôt aux émeutes françaises de 2005, où tout à coup on déniait la jeunesse populaire française d’avoir un quelconque sens du travail, de l’organisation, de la responsabilité ou même de la transmission d’un message. Avec ces jeunes extraordinairement disciplinés, qui ont une technique de danse tout à fait au point et très travaillée, j’ai donc réalisé un travail quelque peu ironique pour mettre en cause ce dénigrement général. Et bien sûr, cela renvoyait à : est-ce que la France, un peu sclérosée et vieillissante, donne vraiment bien sa place aux minorités d’origine étrangère qui peuplent une grande partie de sa jeunesse ?

Pourquoi avoir appelé votre série de clichés Hyper ?

Hyper utilise un langage plus baroque, plus pop que La chute. Les lignes de fuites ressemblent à celle d’un plafond d’une église italienne, et il y a un jeu sur les couleurs. Hyper est une sorte d’inflation, dans les gestes, dans le mouvement, dans les couleurs, une inflation dans le sens. Et bien évidemment, il y a la référence à l’hypermarché.

Techniquement, comment ces corps se retrouvent-ils en l’air ? Y a-t-il un câble invisible qui les retient ?

Non, pas du tout. Tout simplement en sautant, et en créant du mouvement. Ils font comme de gigantesques pompes. Ces sont des images réalisées sans aucune manipulation, prises sur le vif, dans la plus grande tradition de la photographie. Évidemment, elles sont construites : j’habille les mannequins, je leur demande de sauter à tel endroit et de telle façon, je détermine la place à la fois des danseurs et du photographe.

La photographie cherche souvent à mettre en évidence une expression, un visage, un instant de vie d’un être humain. Votre approche n’a pas l’air de prendre en compte les émotions des sujets…

Oui, le message est beaucoup plus métaphorique. À partir du moment où ce n’est ni Christian, Françoise, ni Jocelyne, mais un garçon ou une fille qui saute, le personnage devient symbolique. Et le corps prend toute sa place. Il y a dans mes photos une position inhabituelle, qui crée des paradoxes de tensions avec son environnement. On lit le personnage par son corps et non par son expression de visage. Et lorsqu’on voit son visage, il a une expression calme et sereine, assez impénétrable. Pour autant, les expériences vécues de rencontres sont très importantes pour moi.

Vous faites des photos au pied des immeubles de banlieue, dans les rayons de supermarchés. Il n’y a donc pas besoin de se trouver dans un endroit exceptionnel pour faire de la photo ?

Au contraire. Ce sont des endroits comme ceux-là qui sont intéressants pour un artiste et qu’il se doit d’investir. Rien ne serait plus inintéressant que de prendre ses clichés au Mont-Saint-Michel ou à la tour Eiffel. Cela n’a aucun intérêt. Un supermarché, c’est un endroit où tout le monde passe une partie de la vie. Les artistes parlent du réel.

Le « banal » est-il une source de votre inspiration ?

C’est intéressant sur le contraste : un corps glorieux et un décor banal. Mais en y réfléchissant un instant, un supermarché est fascinant : la complexité et les moyens pour mettre en œuvre un tel espace. Et les autres lieux du quotidien de l’homme sont également à investir.

Avez-vous une relation particulière à l’espace ?

Pas particulièrement. Le corps dans l’espace urbain est au cœur de mon travail photographique, mais personnellement, je ne me pose pas de questions pour me déplacer vers un point particulier.

Avez-vous peur du vide ?

Un peu. Vous ne me faites pas monter sur une grande roue, mais bon ce n’est pas non plus une obsession.

On peut voir dans les personnages que vous mettez en scène des pantins désarticulés ? Vous aimez jouer avec eux comme on pourrait aimer jouer avec l’un de ces pantins ?

Tout est un jeu. Si on parle de pantin, alors oui, il y a une sorte de mélancolie, un abandon, un découragement.

D’où la prédominance de couleurs froides ?

Pour La chute, oui. C’est un univers et un registre de couleurs très classiques. Hyper, c’est la même chose, mais en baroque. J’ai utilisé cette mélancolie issue de La chute, comme Icare qui s’approche du soleil et perd ses ailes. Et il y a aussi quelque chose à voir avec le 11-Septembre et ces corps qui tombaient des tours, qui littéralement me hantent. Dans Hyper, il y a aussi des moments de grande violence où les gens résistent à cette chute et restent en lévitation à jamais.

Vous avez également fait des photos sujets nus en extérieur, souvent face à des immeubles modernes…

Oui, je voulais montrer l’opposition entre le corps mis à nu et l’environnement sophistiqué.

Y avait-il une démarche provocatrice ?

Non, pas forcément. Même si la provocation m’intéresse, ce n’était pas le but. Je voulais que les images interrogent. Si l’on avait mis en scène une très belle femme ou un très bel homme nus, et en train de draguer l’observateur, il n’y aurait rien eu de nouveau. Ici, ces corps ne sont pas érotisés, ils sont l’expression d’une vérité.

Après les expositions de votre dernière collection, avez-vous d’autres projets ?

Après mon exposition au Miami Art, je serais à la Laurence Miller Gallery de New York le 14 janvier prochain. New York, une ville où j’ai, en avril dernier, commencé un autre travail sur le corps dans l’espace. Mais cette fois-ci plus mental et dans un espace plus abstrait : l’atelier.

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