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Denis Podalydès en conquête sarkozienne

« La Conquête », de Xavier Durringer, en salles américaines le 11 novembre, retrace l’ascension de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Cheveu cranté, démarche nerveuse, ton agacé. L’acteur Denis Podalydès s’est littéralement glissé dans la peau du Président pour ce rôle. Entretien.

France-Amérique : Qu’est-ce que ça fait de devenir président de la France ?

Denis Podalydès : Ce n’est pas parce que je jouais Sarkozy que des rêves de grandeur m’ont submergé. Je ne deviens d’ailleurs président que dans les cinq dernières minutes du film. Durant tout le reste, je suis candidat. Je joue donc un homme qui se fabrique, un homme toujours en mouvement, traversé de fièvre, de détresse, de sentiments qui lui échappent. Je ne suis jamais dans la stature calme du président de la République. 

Comment avez-vous travaillé le rapport émotionnel au sujet politique du film ?

J’avoue que ce n’est qu’après avoir accepté le rôle que j’ai réfléchi à tous les problèmes inhérents. Le fait qu’il s’agit du président actuel, le fait qu’à tout moment Nicolas Sarkozy pouvait essayer de nous barrer la route entre autres. Je me suis surtout intéressé au personnage de papier. Ses contours aux allures de polar me passionnaient. Je le voyais tantôt méchant, tantôt gentil, tantôt désespéré, tantôt lancé comme un bolide. J’adore les personnages de composition !

Quelle interprétation avez-vous donné ?

Le défi était de coller au plus près du modèle, de devenir son double. Je me suis appuyé sur la lecture de quantités d’articles écrits durant la période 2002-2007, sur des livres écrits par Nicolas Sarkozy, des discussion avec le journaliste Michaël Darmon, qui l’a suivi pendant des années pour France 2. J’ai aussi regardé des reportages internes à l’UMP où l’on voit Sarkozy et son staff préparer leur meeting. Je suis un grand amateur de vie politique que je suis de près, comme un bon feuilleton. C’est peut-être une déformation professionnelle : je scénarise tout ce que je lis, je fictionalise tout ce que je vois…

Xavier Durringer vous a-t-il donné des indices pour interpréter Sarkozy  ?

On a cherché le costume ensemble. Ensuite, je me suis lancé dans une forme d’imitation. Je me suis tout de suite senti habité par une énergie sarkozienne. Je voulais mordicus ce rôle, donc je me suis impliqué à fond. Sa campagne est devenue la mienne. Xavier recadrait si nécessaire un léger excès dans la voix, ou au contraire une sous-présence du personnage. Lors des grands plans séquences, il laissait la théâtralité des acteurs s’exprimer. La farce n’est jamais loin.

Un tel rôle implique de ranger ses convictions personnelles au placard…

Oui, il n’y avait aucune forme de citoyenneté dans ce rôle. Quand on joue, c’est un pur instinct, quelque chose d’animal presque qui vous guide. On ne défend pas une cause, on mange l’espace ! Le jeu d’acteur est entièrement en deçà de la conscience politique. Je n’ai jamais refusé de jouer un personnage parce que je ne partageais pas ses idées.

On voit souvent Sarkozy abattu dans le film. S’agit-il d’un choix de jeu ou d’une réalité ?

C’est une réalité. L’angle du film, à l’écriture, portait sur la nature bicéphale de Sarkozy. Je devais incarner à la fois l’homme qui gagne et l’homme qui perd. En parallèle du cirque politique élyséen, le film montre un couple qui se détruit. Nicolas Sarkozy en a énormément souffert. Sa réaction est un curieux mélange de calculs politiques et de furie sentimentale. Sarkozy est quelqu’un qui passait son temps à inverser le privé et le publique. A partir du moment où il a été élu président, il a appris à tracer cette frontière qui n’existait pas dans le couple qu’il formait avec Cécilia. Leur couple était purement politique.

Il y a une certaine épure dans votre jeu, un refus de l’afféterie. Etait-ce par crainte d’en faire trop ?

J’avais souvent la crainte d’être dans l’excès. J’ai dû retenir les chevaux pour ne pas être trop théâtral.

N’est-il pas trop compliqué de jouer un président alors même que les élections font la une de l’actualité ?

Les gens m’appellent parfois « président » dans la rue, mais ce n’est pas dans un sens politique. Par contre, on m’a beaucoup reproché d’avoir humanisé Sarkozy, de l’avoir rendu sympathique, et par ricochet, de contribuer à sa possible réélection. Certaines personnes sont déçues car elles s’attendaient à un film beaucoup plus subversif. Moi, je trouve très bien de l’avoir humanisé, c’est le devoir de l’acteur de rendre humain son personnage. Même un monstre doit être montré dans ses contradictions et ses moments de faiblesse.

Comment avez-vous réagi à ces accusations ?

Je les ai entendues sans les commenter. J’ai beaucoup pensé à Bruno Ganz qui s’était retrouvé au cœur d’une polémique autrement plus grave que celle-ci en Allemagne, après avoir interprété Hitler dans La Chute. On lui a reproché de jouer un Hitler trop humain, et de le montrer dans des scènes de la vie quotidienne, en homme courtois avec ses secrétaires par exemple. En même temps, je pense que les gens ne font aucune confusion entre la fiction et le réel. Tout le monde sait qu’un film n’est pas un documentaire.

Vous êtes président de la République aujourd’hui : quelle serait votre première mesure ?

Je serais dans de beaux draps ! J’ai beaucoup réfléchi à ce que Nicolas Sarkozy avait bien pu faire le premier jour où il est rentré dans son bureau en tant que président. Par quoi commence-t-il ? Pour moi c’est une énigme vertigineuse. Président de la République, c’est trop abstrait pour moi…

Dans un entretien à Télérama, Nicolas Sarkozy dit que vous lui avez écrit une très longue lettre, une fois le film fini. Peut-on savoir ce qui était évoqué dans cette lettre ?

C’était une lettre de courtoisie car quelqu’un de son entourage m’avait proposé de le rencontrer. J’avoue n’avoir pas pu résister à l’envie de rencontrer le personnage que je venais d’interpréter. J’avais envie de vérifier sur pièce si j’avais eu de bonnes intuitions, ne serait-ce qu’au niveau sensoriel. Je lui ai donc écrit cette lettre pour me présenter et lui expliquer que même si je n’étais pas de son bord, j’avais eu un plaisir immense à l’interpréter. Je lui ai aussi dit que le film n’était pas insultant, qu’il ne s’agissait pas d’une caricature. L’entretien qui a suivi était très cordial. Nicolas Sarkozy s’est montré comme souvent dans les entretiens privés, avec beaucoup de charme et d’humour.

Il n’a pas vu le film ?

Non, il m’a dit qu’il ne l’avait pas vu et qu’il ne le verrait pas. Il ne voulait pas le voir, en partie pour sa femme Carla, car le film met en scène une partie de sa vie où elle n’existait pas. Il m’a dit qu’il me faisait confiance mais que s’il voyait le film, il n’approuverait sûrement pas.

Bande-annonce

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