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Des Français défendent les langues régionales aux Etats-Unis

Pendant que des milliers de personnes défilaient en France samedi, des Bretons, Corses, Alsaciens et Basques expatriés organisaient une journée d’action à New York.

“Si rien n’est fait rapidement, la France pourrait devenir un cimetière pour ses langues régionales”. Charles Kergaravat, président de l’Association des Bretons de New York, n’en démord pas. Le temps est à l’urgence. Pour défendre leur culture et leur identité, les représentants d’associations régionales de la ville ont organisé samedi une conférence* et une soirée à Manhattan. Un “événement rare” et chaleureux qui a suscité l’enthousiasme.

26 langues régionales “en danger”

“Une langue meurt toutes les deux semaines et 50 à 90% des langues dans le monde devraient disparaître durant le siècle”, annonce d’emblée Juliette Blevins, directrice de la Endangered Language Initiative. En France, 26 langues régionales sont “en danger” selon l’Unesco. Parmi elles : le corse, l’alémanique, le breton et le basque sont gravement menacés. Pour expliquer leur disparition, sont évoqués la mort des “speakers”, leur changement de langue pour des raisons culturelles, économiques ou religieuses et les migrations de populations entre territoires. Un constat sans appel qui touche les cinq continents.

Accusés de méconnaître ou d’ignorer les langues régionales, les politiques sont les premiers visés par les associations. “Les autorités françaises parlent beaucoup du patrimoine, du Château de Versailles, etc., mais jamais des langues régionales qui se meurent”, confie émue, Marie Reine Jézéquel. En 1978, elle lançait en France l’une des premières écoles Diwan, où les enfants apprennent le breton en totale immersion. “Les institutions ne sont pas ouvertes à la diversité”, accuse même Thierry Kranzer, président de l’Union alsacienne de New York. Dans un texte commun adressé lundi à l’ambassadeur de France à Washington et au consul général de France à New York, les associations réclament la création d’une loi de protection des langues régionales.

Un enrichissement culturel

“Le premier dictionnaire français est en fait un dictionnaire en breton, latin et français, que l’on doit à un prêtre breton (le Catholicon fut rédigé par Jehan Lagadeuc au XVe siècle, ndlr)”, rappelle Charles Kergaravat. Un exemple parmi d’autres de l’apport des langues régionales millénaires à la culture française. “Les langues ont toujours évolué mais elles forgent l’identité de ceux qui la parlent”, souligne-t-il. Si en 2011, 88% des Bretons souhaitaient conserver leur langue et 86% se disaient favorables à son enseignement, ceux qui la pratiquent aujourd’hui sont surtout les plus âgés, et ce malgré un regain d’intérêt observé chez les plus jeunes.

Tous ou presque en conviennent, outre la transmission familiale, l’apprentissage des langues régionales doit se faire le plus tôt possible. “Les écoles ne sont pas tout, mais sans écoles il n’y a pas d’espoir”, reconnaît Thierry Kranzer. “Les enfants qui parlent deux langues parlent même mieux le français que ceux qui ne parlent que le français”, ajoute-t-il, résultats d’études à l’appui. Un enrichissement linguistique prôné par les associations, autrefois dénigré. “Les vieilles générations avaient honte de parler le breton”, se souvient l’ancienne institutrice Marie Reine Jézéquel, qui parle de “traumatisme”. Pour travailler et s’intégrer, il fallait alors parler le français.

Les candidats à la présidentielle interpellés

Loin de New York et de la pluie, ils étaient des dizaines de milliers à manifester samedi dans de nombreuses villes de France (Quimper, Strasbourg, Toulouse, Perpignan, Bayonne, Ajaccio) pour la défense des 75 langues minoritaires du pays. Principale revendication du collectif d’associations : la ratification de la Charte européenne pour la sauvegarde des langues régionales, signée par Paris en 1999 mais jugée incompatible avec l’article 2 de la Constitution selon lequel “la langue de la République est le français”. En 2008, une réforme constitutionnelle inscrivait pourtant l’appartenance des langues régionales “au patrimoine de la France”.

Environ 3,5 millions de personnes utilisent régulièrement une langue régionale selon l’Insee. Soit presque autant d’électeurs. Présente dans le cortège toulousain, la candidate écologiste (EELV) à la présidentielle, Eva Joly, souvent moquée pour son accent norvégien, s’est dit “bien placée pour savoir que ce n’est pas parce que vous parlez deux, trois, quatre langues, que vous n’aimez pas votre patrie”. Avec elle, François Hollande (PS) et le béarnais François Bayrou (MoDem) ont promis de ratifier la Charte européenne. En revanche, Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche) – qui a qualifié les écoles Diwan de “sectes” – et Nicolas Sarkozy (UMP) s’y opposent. “Quand on aime la France, on ne propose pas de ratifier la Charte” car “c’est le communautarisme qui est au bout du chemin”, déclarait le président de la République lors d’un meeting en février dernier.

*La conférence s’est déroulée au Graduate Center de l’université de la Ville de New York (CUNY), le samedi 31 mars. Parmi les intervenants : Charles Kergaravat (président de BZH New York), Marie Reine Jézéquel (membre du mouvement Diwan), Thierry Kranzer (président de l’Union alsacienne de New York), Juliette Blevins (directrice de la Endangered Language Initiative, CUNY Graduate Center), Daniel Kaufman (Endangered Language Alliance), Jason Sanderson (chercheur à la Georgetown University) et Michela Cresci (CUNY Graduate Center).

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