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Des hommes libres, un autre visage de la résistance

Dans son deuxième long-métrage après Le Grand Voyage (2004), le réalisateur Ismael Ferroukhi exhume un pan méconnu de l’Histoire de France : le rôle de certains immigrés maghrébins dans la Résistance. Inspiré de personnages réels comme le recteur de la Mosquée de paris, Kaddour Ben Ghabrit (Michael Lonsdale), ou de fiction comme Younès (Tahar Rahim), sans trahir la vraisemblance historique.

Entretien avec Ismael Ferroukhi et Tahar Rahim.

France-Amérique : Qui sont ces “hommes libres” qui donnent leur titre au film ?

Ismael Ferroukhi : Ces hommes appartiennent à la toute première vague d’immigration maghrébine. Celle dont on a jamais entendu parler dans les livres d’histoire… Bien avant la guerre ou l’émigration des années 60, des hommes, Algériens pour la plupart, ont émigré en France, dès 1919. Issus des classes populaires, ouvriers ou paysans, ces hommes n’étaient même pas recensés dans les statistiques comme étrangers, puisque l’Algérie à l’époque faisait encore partie de la France. L’historien du film, Benjamin Stora, les a donc qualifiés d’’hommes invisibles”. Ils se sont retrouvés coincés dans une guerre qui n’est pas la leur, pour reprendre une réplique du film. Mais ils ont décidé de se battre pour préserver leur liberté mise en danger. En ce sens, ce sont des hommes libres. Cette conscience politique est liée aux revendications d’indépendance et donnera lieu plus tard à la guerre d’Algérie.

Tahar Rahim : Le personnage de Younès est la synthèse de ces hommes-là. C’est un héros de l’ombre. Un quidam que personne ne peut soupçonner d’être engagé dans des activités de la résistance. Ce n’est pas un super héros mais un homme ordinaire, impliqué dans la résistance malgré lui. C’est un peu le témoin de l’action. Younès va ensuite se politiser en chemin.

L’autre héros du film est un personnage historique réel. Il s’agit du recteur de la mosquée, Si Kaddour Ben Ghabrit…

Ismael Ferroukhi : C’était un grand humaniste, un homme  raffiné, cultivé, épris d’art et de musique. Il a réellement sauvé Salim Halali, un chanteur juif sépharade, le troisième héros du film. La mosquée de Paris a délivré de nombreux faux-papiers à des juifs pour leur permettre d’échapper aux rafles en passant pour des “mahométans”. Si Kaddour Ben Ghabrit a joué un double-rôle très risqué. Il est resté suffisamment proche des autorités françaises collaborationnistes pour ne pas se faire attraper. Et par ailleurs, il sauvait des Juifs sous leur nez. Après la guerre, il a été décoré de la médaille de la Résistance, en reconnaissance de ses actes.

Dans la lignée d’Indigènes de Rachid Bouchareb, Des hommes libres lutte donc pour la réhabilitation des faits ?

Ismael Ferroukhi : Comme ces “tirailleurs” indigènes marocains, les résistants musulmans ont été effacés de l’histoire. Qu’ils aient aidé des juifs ou pris part à des actions contre l’Occupant, leurs actes n’ont pas été retenus par la Grande Histoire. On sait aujourd’hui que la résistance en France a été “blanchie”. C’est-à-dire qu’on a ôté de l’histoire les gens de couleur qui y ont participé. Ils ont été écartés pour ne garder que des photos d’hommes blancs avec des fusils… Mais l’histoire n’est pas si simple. Tous les Arabes ne se sont pas non plus engagés dans la résistance.

Tahra Rahim : Younès aussi hésite. Il ne passe pas tout de suite le cap de la résistance. Il est sur la ligne rouge.

Quelle a été la réception du public américain lors de la projection du film au festival Rendez-vous with French Cinema ?

Ismael Ferroukhi : Très positive. Tout comme les Français, les Américains ignoraient totalement cet épisode historique. Ils ont eu l’air très contents d’apprendre quelque chose. Ils sont restés dans la salle après la projection pour poser des questions et se sont montrés très curieux.

Tahar Rahim : Les Américains n’ont pas l’habitude de voir des films qui traite des relations entre Juifs et Musulmans sous l’angle de l’amitié. L’effet de surprise était encore plus inédit qu’en France !

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