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Des Intouchables en Amérique

Film événement avec près de 20 millions d’entrées en salles en France (contre 2,5 pour The Artist), Intouchables arrivent sur grand écran américain ce vendredi. Attendue au tournant par la critique américaine, cette comédie dramatique autour du handicap a déjà remporté l’adhésion du public new-yorkais.

N’y voyez aucun lien avec The Untouchables, de Brian De Palma. Si la proximité du titre peut prêter à confusion, Intouchables (Untouchable en anglais) est un film bien hexagonal. Il tire son scénario de l’histoire vraie de Philippe Pozzo di Borgo, retracée dans son livre, Le Second souffle. Campé par Francois Cluzet dans le film, cet aristocrate tétraplégique embauche comme aide à domicile Driss (Omar Sy), un “jeune de cité” d’origine sénégalaise, tout juste sorti de prison. Le film retrace la curieuse mais profonde relation qui va s’établir entre ces deux hommes, qu’à priori tout oppose.

“Le titre Intouchables fait référence à la cinquième caste indienne, ces gens mis au ban de la société, comme nos deux personnages. Driss est plein de vie, mais il est noir, pauvre et vient de la banlieue. Son handicap est purement social. En face, Philippe incarne à sa manière la France des privilèges. Une France riche et blanche, mais paralysé”, résument les réalisateurs Olivier Nakache et Éric Toledano. Nourri de cette parabole autour du corps, le film enchaîne les blagues sur le handicap physique et les problèmes d’intégration, pour mieux les démonter.

“Le film traite du handicap avec humour mais bienveillance. C’est un sujet sensible, qui amène souvent la pitié ou la compassion. C’est un sujet presque tabou”, reconnaît François Cluzet, qui a rencontré Philippe Di Borgo pour mieux s’imprégner de son rôle. “Cet homme est prisonnier de son corps, il ne peut pas bouger. Ça ne l’empêche pas d’être solaire, ni de s’amuser”. Le rire universel distillé par le film fait tomber les barrières. “On a pris le parti de rire de tout, même des sujets les plus graves”, assurent les réalisateurs qui réfutent le politiquement correct.

Cela donne lieu à des scènes déjà cultes, comme celle où Philippe demande un M&M’s à Driss et que celui-ci lui répond “pas de bras, pas de chocolat !”. Ou ce dialogue en forme de faux quiproquo dans lequel Driss pratique l’autodérision : “Philippe – Vous connaissez Berlioz ? – Driss : Bien sûr que je connais Berlioz. Mieux que vous ! Philippe – Mais je suis un spécialiste de Berlioz ! – Driss – Ah oui, de quel bâtiment ? Philippe – Avant d’être un quartier, c’est un compositeur célèbre, enfin ! Driss – Mais je sais, c’est une vanne !” (Éclats de rire).

Harvey Weinstein, l’ami américain

Derrière le succès du film se trouve un homme d’affaires américain : Harvey Weinstein. Cet influent producteur d’Hollywood, déjà responsable des quatre Oscars du Discours d’un roi (The King’s Speech) a grandement contribué, par son influence et sa campagne de lobbying, à faire de The Artist, qu’il a coproduit, le grand vainqueur des derniers Oscars. Aux États-Unis, il distribuera aussi Intouchables. “Il a tout de suite senti le potentiel du film qu’il a décidé de distribuer sur le territoire américain alors qu’il n’était même pas encore monté”, s’étonnent encore les réalisateurs. Chevalier des Arts et des Lettres, Harvey Weinstein s’apprête à être décoré prochainement de la Légion d’honneur par Nicolas Sarkozy en signe de reconnaissance.

Le succès d’Intouchables aux États-Unis paraissait donc assuré. Pourtant, si les critiques françaises ont quasi unanimement plébiscité le film à sa sortie, la réception américaine pourrait être compliquée par la délicate question raciale. Outre-Atlantique, certaines plumes suspectent le film d’une condescendance un brin raciste, derrière sa prétendue bienveillance. Un journaliste du magazine américain Variety, Jay Weyssberg, a ainsi dénoncé les stéréotypes raciaux et sociaux du film.

Intouchables (…) flirte avec un racisme digne de La Case de l’Oncle Tom, qu’on avait espéré ne plus jamais revoir sur les écrans américains”, a-t-il écrit dans les colonnes du magazine en décembre dernier. “Driss n’est traité que comme le singe d’un spectacle de cirque, avec tout ce que cela comporte comme connotations racistes, expliquant au Blanc coincé comment s’amuser en remplaçant Vivaldi par Boogie Wonderland et lui montrant comment bouger sur le dancefloor. (…) Ce rôle est à peine éloigné de celui du joyeux esclave domestique d’antan, qui divertit le maître”.

Pour les réalisateurs, ce type d’accusation reflète surtout le fossé culturel qui existe entre la France et les États-Unis : “La question raciale reste délicate aux États-Unis où la relation Blanc-Noir est tout de suite interprétée. D’un point de vue américain, un film est raciste à partir du moment où les rôles du Noir et du Blanc ne sont pas interchangeables. Cela peut paraître gros, mais c’est loin d’être stupide”.

Un remake américain sur les rails

Loin de se laisser démonter, les réalisateurs rappellent que même le public allemand, réputé pointilleux, a très bien reçu le film. “La scène dans laquelle Omar Sy déguise François Cluzet en Hitler, en lui taillant une moustache empruntée au Führer et en lui demandant si cela ne lui ‘donne pas envie d’envahir des pays’ les a fait rire aux éclats. Cela ne devrait donc pas poser trop de problèmes aux États-Unis”, se rassurent les réalisateurs. “Les critiques en France se demandaient comment attaquer le film. Quand cet article d’un journaliste américain est paru, ils l’ont aussitôt mis en exergue en caricaturant : ‘Les Américains n’ont pas aimé le film’. Le César d’Omar Sy a clôt le débat”.

Cette mauvaise presse dissuadera-t-elle les cinéphiles américains de se rendre dans les salles ? L’accueil réservé au film, projeté en ouverture du festival annuel Rendez-Vous with French Cinema en mars dernier, laisse présager un tout autre scénario. “Les gens ont été très réceptifs au film. Il y a eu des éclats de rire tout le long du film et un concert d’applaudissements à la fin”, se réjouissent Olivier Nakache et Éric Toledano, au lendemain de la projection new-yorkaise. Un remake d’Intouchables à l’américaine serait en outre déjà sur les rails. L’acteur Colin Firth, lui-même oscarisé pour son rôle dans Le Discours d’un Roi en 2011, un film dont le scénario n’est pas sans rappeler celui d’Intouchables, serait même pressenti pour reprendre le rôle de François Cluzet.

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