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Des liens si forts

Marie Nimier était en conférence lundi 10 novembre à la Maison Française de NYU pour parler de son oeuvre et en particulier de son dernier roman, Les Inséparables, qui raconte la descente aux enfers d’une amie d’enfance, mais aussi la fascination pour les États-Unis dans les années 60: Entretien.


France-Amérique : Après La Reine du silence, le livre du père, Les Inséparables : le livre de l’amitié ?

Marie Nimier : Les deux romans se suivent intimement, même si je me sens beaucoup plus libre ave le second qu’avec le premier. On pourrait dire aussi que l’un est le livre de l’absence, et l’autre le livre du lien.
Les Inséparables raconte en effet l’histoire d’une amitié singulière, passionnelle, qui dure depuis 40 ans. Cette Léa qui est au centre du roman, je pense qu’elle m’a « élevée », changée, bouleversée, au même titre et tout aussi profondément que mes parents ont pu le faire, chacun à leur façon. Quand votre meilleure amie devient toxico, puis prostituée, ça change votre vision des hommes, et de la société… C’est étrange de penser ça en ces termes, non ? Penser qu’une petite fille est entrée dans votre vie, à 5 ou 6 ans, une petite fille aux cheveux flamboyants, et qu’elle est toujours là. Qu’elle vous a vue grandir, comme personne n’a pu le voir, ni les amants, ni la famille… Et réciproquement.

F.-A. : Le début du roman s’apparente à une chronique des Champs-Elysées pendant les années de Gaulle. Il m’a fait penser à À bout de souffle. Qu’en pensez-vous ?

M.N. : Les Champs sont abordés, dans le film et dans le livre, comme un terrain de jeu mythique, le lieu de toutes les rencontres, de tous les possibles. Peuvent s’y jouer les petits crimes et les grandes passions. Quand Jean Seberg vend l’Herald Tribune sur les Champs, elle ressemble à Léa se promenant avec son fennec sur l’épaule. Il y a dans les deux personnages la même détermination. Une vitalité inouïe. Le charme de la Nouvelle vague, c’est de vous faire croire que tout se créé à l’instant, sous vos yeux. Le noir et blanc contribue à cet effet, paradoxalement, comme le passé simple signe la marque des contes de fées. Les Champs-Élysées des Inséparables, ce sont aussi ces immenses salles de cinéma avec les ouvreuses qui vendaient des glaces à l’entracte. Nous avions rencontré Alain Delon, un jour, dans la queue…

F.-A. : Cependant l’ouvrage est totalement romanesque. Présentez nous le personnage de John Palmer.

M.N. : Oui, c’est un roman. C’est nous, et pas nous à la fois. Les personnages sont composites. Dans le roman, John Palmer est le beau-père de Léa. Il vient la chercher à l’école en moto, une Triumph Bonneville, c’est tout dire ! Un Américain à Paris, comme on les rêve. Décalé. Poétique. Énigmatique. Avec un accent à couper au couteau qui nous faisait entendre la langue de façon différente. Il nous appelait ses Petits Rats. Ses petits « wrat’s ». Avait-il vraiment fait la guerre ? Il n’en parlait pas, mais était un habitué de l’American Legion. Il ne se lavait jamais les cheveux, et avait développé toute une théorie à ce sujet. Ce roman, c’est aussi d’une certaine façon, à travers le personnage de John Palmer, l’histoire de la fascination de deux petites Françaises pour les États-Unis. À 15 ans, nous économisions déjà pour nous payer notre premier billet d’avion pour New York ou San Francisco. À 18, on faisait du stop up north, ou on traversait le pays en Grey Rabbit (ndlr, ligne de bus)… J’ai moi-même habité à Brooklyn, dans les années 80, j’ai joué de l’accordéon dans les rues, la nuit, dans les cafés, et sur les planches de Brighton Beach… Nos premiers petits amis, à l’une comme à l’autre, venaient de la côte Ouest…

F.-A. : Une phrase clef à mon sens : « Léa grandissait plus vite que moi ».

M.N. : Elle grandissait à toute allure et moi je restais si petite… J’étais encore au premier rang de la photo de classe qu’elle arrivait à la séance, une jambe peinte en bleue. Peu de temps après, elle quittait le lycée pour aller rejoindre sa nouvelle famille, au quartier latin. La zone, la drogue, et pourtant, malgré ce décalage, nous restions toujours en contact. Quelque chose de plus fort que les « circonstances » nous unissait.

F.-A. : L’amitié plus forte que la déchéance mortelle de Léa ?

F.-A. : Pour le moment, c’est la vie qui a gagné. Mais à quel prix… L’amitié n’est pas un lien forcément fondé sur la notion de plaisir. Parfois, on se raccroche à l’autre comme à une bouée, parfois on disparaît. Parfois, celle que l’on croyait être la plus solide, manque de se noyer. De chaque retrouvailles on se souvient comme d’un petit miracle.

Les Inséparables de Marie Nimier (Éd. Gallimard)

Information pratique:

Maison Francaise

Conversation avec Olivier Barrot dans le cadre du programme French Litterature in the Making

www.nyu.edu/

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