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Des printemps arabes à l’hiver islamiste

Spécialiste du Moyen-Orient, Alain Chouet a dirigé le service de renseignement de sécurité de la DGSE, les services secrets extérieurs, de 2000 à 2002. Auteur du livre Au coeur des services spéciaux. La menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers, il livre son éclairage sur la situation actuelle au Moyen-Orient.

France-Amérique : selon vous, les “printemps arabes” survenus depuis 2010 en Tunisie, Egypte, Libye, en Syrie ou au Yémen se sont transformés en “hiver islamiste”. Cette menace islamiste, qui pèse en premier lieu sur les sociétés arabo-musulmanes, est-elle inévitable ?

Alain Chouet : “L’hiver islamiste” n’est nullement une fatalité. Lors de leur accession à l’indépendance, la totalité des pays arabes et musulmans – à l’exception des pétromonarchies – se sont dotés de régimes parlementaires et démocratiques. C’est sous la pression conjuguée des contraintes de la confrontation est-ouest et de l’alliance américano-saoudienne que ces pays ont basculé dans des formes dictatoriales à partir des années 60. Les oppositions démocratiques de ces pays ont été laminées pendant 40 ans dans l’indifférence générale des pays occidentaux.

Et, quand est venu fin 2010 le temps des exaspérations et des révoltes, ce ne sont pas les forces démocratiques que les Occidentaux ont choisi de soutenir, mais les forces intégristes et réactionnaires entretenues depuis longtemps par l’Arabie saoudite et le Qatar pour se protéger des nationalismes laïques et des démocrates dans le monde musulman. Seuls bénéficiaires des largesses des pétromonarchies et du soutien politique des néo-conservateurs occidentaux, les islamistes conservateurs n’ont pour l’instant aucun mal à monopoliser le terrain politique et les institutions aux dépens des maigres partis réformistes, progressistes ou laïques qui ont difficilement survécu aux dictateurs.

Après l’attaque du consulat des Etats-Unis en Libye qui a causé la mort de l’ambassadeur américain et les multiples manifestations contre le film L’innocence des musulmans et les caricatures du journal français Charlie Hebdo, doit-on redouter une recrudescence du terrorisme islamiste ?

Le terrorisme islamique – qui n’est que le bras armé des Frères Musulmans – avait d’abord pour vocation, en attisant les haines réciproques, de couper les liens entre l’Occident et les pays musulmans de façon à pouvoir y prendre le pouvoir sans intervention extérieure. Ils sont servis au-delà de leurs espérances. Non seulement l’Occident n’a pas protégé les régimes en place, même ceux qui lui étaient favorables, mais il leur a aussi servi le pouvoir sur un plateau.

C’est pourquoi, en dehors de quelques initiatives individuelles sporadiques et mal organisées, on assiste aujourd’hui à une baisse sensible du niveau de la menace djihadiste internationale. Cette menace s’est pour l’instant recentrée sur des problématiques locales de pouvoir. Ainsi la violence terroriste islamiste s’exerce quotidiennement dans le cadre de rivalités politiques locales (Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Syrie, Mali, Somalie, etc.). Sa dimension internationale réapparaîtra sans doute quand les islamistes parvenus au pouvoir commenceront à en éprouver les difficultés.

En quoi les recompositions actuelles au Moyen-Orient sont-elles la conséquence de la guerre en Irak et des choix stratégiques, économiques et énergétiques des grandes puissances occidentales ?

La recomposition politique de l’Irak, pilotée par l’administration américaine après la chute de Saddam Hussein, a fait une large place à l’expression des communautarismes ethniques et confessionnels que le parti Baath s’était efforcé de gommer depuis quarante ans. L’autonomisation du Kurdistan et la place préééminente faite aux chiites majoritaires dans le pays s’est traduite par une vive inquiétude des Arabes sunnites d’Irak et de leurs soutiens de la péninsule arabique, qui n’a trouvé de mode d’expression que dans une violence qui s’étend maintenant à toute la sous-région où vivent d’importantes communautés chiites (Syrie, Liban, Bahreïn, Yémen).

Pour diverses raisons stratégiques et énergétiques – et en particulier en raison du pacte de Quincy*– les Etats-Unis ont toujours misé sur les forces conservatrices religieuses dans les pays musulmans sunnites. Ces forces leur paraissaient un utile rempart contre des dérives politiques et sociales défavorables ou hostiles à leurs intérêts, un instrument indispensable de protection des monarchies wahhabites, et un outil efficace de containment de l’URSS hier et de l’Iran aujourd’hui. Ce choix fondamental n’a pas été remis en cause par les attentats du 11 septembre. La plupart des milieux néo-conservateurs continuent de prôner une prise en main des pays concernés par les Frères Musulmans, totalement acquis au conservatisme social et à l’économie libérale mondialisée.

En dépit des tentatives diplomatiques menées pour trouver une issue aux affrontements meurtriers en Syrie et une alternative politique au régime de Bachar al-Assad, celui-ci ne semble prêt ni à céder ni à s’effondrer. Quels sont les scénarios possibles pour l’avenir des Syriens ?

Plus le temps passe, plus les scénarios d’évolution de la crise syrienne seront sombres et évolueront vers une guerre civile de longue durée. Le régime syrien est autoritaire et brutal mais, contrairement aux dictatures de Libye, Tunisie ou Egypte, il n’est pas le pouvoir d’un homme seul ou d’un clan mais celui d’une communauté entière – les Alaouites (branche dissidente du chiisme) – vouée au génocide par une fatwa du jurisconsulte Ibn Taïmiyyah, fondateur du courant wahhabite, l’Islam rigoriste en vigueur en Arabie saoudite et au Qatar.

Dans la mesure où ces deux pays non seulement ne désavouent pas cette fatwa, mais arment et soutiennent une rébellion largement menée par des intégristes sunnites soutenus par l’Occident et le parti islamiste turc, la communauté alaouite et les autres communautés minoritaires de Syrie (chrétiens, chiites, druzes, ismaéliens) qui constituent un bon quart de la population du pays, se battront avec l’énergie du désespoir contre la mise en place, comme dans les autres pays du “printemps arabe”, d’un pouvoir fondamentaliste animé par les Frères Musulmans. Une tentative de solution au problème aurait pu être de fournir des garanties internationales de protection aux minorités menacées, et d’exiger de nos alliés de la péninsule arabique l’abrogation de la fatwa génocidaire d’Ibn Taïmiyyah en échange de l’imposition de réformes démocratiques au régime en place. Il est maintenant bien tard pour espérer revenir à des solutions apaisées.

Quelles menaces feraient peser un Iran nucléarisé sur l’Etat d’Israël et les équilibres politiques et stratégiques au Moyen-Orient ?

Le nucléaire iranien a clairement une vocation militaire, même si elle ne doit être que symbolique et limitée à quelques unités. Mais contrairement à ce que pensent les Occidentaux, cette symbolique – au-delà des discours volontairement populistes et provocateurs du président iranien – ne vise ni l’Europe ni Israël qui sauraient parfaitement y répondre au centuple si nécessaire. Elle est d’abord destinée à l’environnement sunnite fondamentaliste de l’Iran chiite. C’est-à-dire à l’Arabie saoudite et au Pakistan, deux Etats qui soutiennent le terrorisme, qui alimentent au quotidien la haine de “l’hérésie” chiite, et dont le second s’est doté de l’arme nucléaire sans que l’Occident trouve grand-chose à y redire.

Les stratèges iraniens professent une doctrine d’emploi de l’arme nucléaire proche de celle des Occidentaux. C’est pour eux une arme politique beaucoup plus qu’une arme tactique. Elle n’a de valeur que si on n’en définit pas les conditions d’utilisation. Mais elle permettrait à l’Iran de parler à égalité avec les “grands”, de desserrer l’étau des sanctions économiques internationales ainsi que de l’encerclement militaire, et de se tailler dans la région une place à la mesure de son potentiel économique et humain. C’est là un sentiment partagé par l’ensemble des Iraniens, y compris les opposants au régime. Les anathèmes internationaux et les menaces régulièrement brandies par l’Occident contre le programme nucléaire iranien sont contre-productifs et ne font que renforcer le prestige et la légitimité du régime des mollahs, par ailleurs très fragilisé de l’intérieur.

*Le Pacte de Quincy a été scellé en 1945 entre le roi Ibn Séoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite, et le président américain Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta. Ces accords renouvelés en 2005 par le président George W. Bush pour une durée de 60 ans, garantissent l’approvisionnement des Etats-Unis en pétrole, qui assurent, en contrepartie, la protection inconditionnelle de la famille Séoud et celle du royaume contre toute menace extérieure éventuelle.

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