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Deux films français à la recherche de l’Amérique

Est-ce un hasard ? Deux films français sortis presque simultanément à Paris en juin, American Vertigo et Kings of the World, posent – chacun à sa manière – les mêmes questions brûlantes : quel est le vrai visage des Etats-Unis aujourd’hui ? Qui sont ces Américains qui prétendent régenter le monde ? Qu’en est-il de leur vie et de leur vision politique au jour le jour ? Vaste sujet ! Le premier de ces deux documentaires l’aborde par le biais du reportage à la première personne ; le second préfère la formule de l’enquête style télévision à base d’interviews sur le terrain. Dans les deux cas, si l’effort est méritoire, les résultats sont, hélas, plutôt décevants. Difficiles à juger sur le fond à cause de leurs défauts par trop évidents, les deux films ont du moins le mérite de remettre en question le regard trop hâtif qu’a tendance à porter sur le grand allié d’Outre-Atlantique une grande partie du public français.

American Vertigo
Après le livre, le film. La sortie du carnet de bord de Bernard-Henri Lévy paru simultanément aux Etats-Unis et en France au cours de l’hiver dernier est encore présent à toutes les mémoires. Lancé cent-soixante-treize ans plus tard (à l’invitation du magazine Atlantic Monthly) sur les traces d’Alexis de Tocqueville, le célèbre auteur du non moins célèbre De la démocratie en Amérique, « BHL » en a rapporté une série d’impressions et de constats que ses talents conjugués de philosophe et grand reporter des malheurs du monde lui ont permis de fondre en un ouvrage passionnant à lire en dépit des réserves qu’il a pu susciter ici et là, aux Etats-Unis en particulier. Les parallèles constants qu’il a à cœur d’établir avec les observations de son illustre prédécesseur, confèrent à son récit une solide structure, une respiration nécessaire à sa lisibilité et à la compréhension des partis pris adoptés par le chroniqueur de l’Amérique de G.W. Bush et vaillant pourfendeur de l’anti-américanisme à la française. Cette référence historique indispensable a, malheureusement, à peu près complètement disparu dans le film que le cinéaste d’origine yougoslave Michko Netchak a tiré d’American Vertigo à partir du reportage réalisé caméra au poing en accompagnant l’auteur dans son long périple de neuf mois à travers les Etats-Unis. Ce qui donne à l’arrivée, un film à peu près incompréhensible pour toute personne qui n’aurait pas lu le livre, un bombardement d’images aggravé par un abus du montage « jump cut » et surtout par le commentaire ininterrompu infligé au malheureux spectateur, lequel finit par ne plus voir ce qui défile devant lui sur l’écran tant l’image disparaît sous le flot explicatif de la parole. Le genre de documentaire « à l’ancienne » que l’on croyait enterré à tout jamais depuis des lustres. La responsabilité de cet envahissement affolant revient sans doute possible à Bernard-Henri Lévy lui-même qui déclare tout de go dans la littérature destinée à la promotion de ce super travelogue : « American Vertigo n’est pas, à proprement parler, un film de moi. Mais c’est un film où, je crois pouvoir le dire sans paradoxe, je suis aussi présent que si je l’avais réalisé au sens où j’ai réalisé Bosna ! » Rassurez-vous, cher BHL, bien qu’on ne vous voie jamais à l’écran – et c’est bien dommage – on sent partout votre présence et l’on croirait entendre votre voix durant toute la projection de ce film d’une heure et demie qui défile comme l’éclair. Ceci en dépit du fait que vous ayez demandé à Jean-Pierre Kalfon de « dire » avec toute la conviction nécessaire le texte-marathon que vous lui avez confié. L’honnêteté oblige à dire qu’il s’acquitte admirablement de cette tâche difficile.

Kings of the World
Le champ d’observation des auteurs de Kings of the World, Valérie Mitteaux, Anna Pitoun et Rémi Rozié, est beaucoup plus circonscrit, en ce sens qu’ils ont choisi de cantonner leur exploration de l’Amérique actuelle à quelques états de l’Ouest, sans prétendre embrasser tout le continent. Passant d’une bourgade perdue de l’Arizona aux grandes métropoles Californiennes que sont Los Angeles et San Francisco, ils s’attardent ensuite avec la même patience auprès des croupiers de Reno ou des Mormons de Salt Lake City, errent en fin de parcours de réserve indienne en ranch à élevage aux confins du Nevada, pour terminer sans surprise devant les mirages cent fois évoqués de Las Vegas. A cette facilité près, le choix de leurs interlocuteurs (tous représentants de l’Américain moyen dans toute sa diversité et sa sincérité parfois candide mais toujours percutante), la modestie mais aussi la qualité de leur écoute, compensent largement ce que leur enquête pouvait avoir d’un peu limité. Montée avec fermeté, la première moitié du film réserve quelques beaux moments de vérité dans lesquels les points de vue s’expriment avec une franchise et une lucidité souvent remarquables, riches d’enseignements pour un public français. Les choses se gâtent vers la fin et c’est dommage. Certaines séquences s’étirent dangereusement et le film se perd avec trop de complaisance dans le pittoresque facile de « la Route » et la grandeur des paysages traversés. N’est pas Wim Wenders qui veut (celui de Paris, Texas par exemple), et le documentaire exige, pour être tout à fait convaincant, une forme plus rigoureuse.

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