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Deux mignons sur une île

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

Ça commence comme une robinsonnade. A la veille de la Grande guerre, deux adolescents s’échappent d’une maison de redressement. Ils élisent une petite île, a priori inhabitée, pour y vivre leur expérience de la liberté. Une cabane est montée sans trop de précautions et de branches, autour de laquelle ils organisent une vie d’ascèse, de baignades, de conversations rares. Quoique précipités dans un état sauvage, leurs impressions sont lucides, leurs envies patientes.

L’un des deux adolescents s’appelle Fabien ; son corps semble fort et en avance. L’autre, le narrateur, en est fasciné au-delà de l’admiration que l’on éprouve, adolescent, pour celui dont les tibias et le torse se brunissent précocement et que l’on crédite dès lors du pouvoir souverain des adultes. D’ailleurs, Fabien dit avoir déjà connu une femme. Cette révélation faite, chacun semble gagné par une gêne supérieure et inattendue : “Quelle panique dans mon cœur la première fois que, de ses lèvres tremblantes, j’entendis ces mots. Maintenant encore il me semble les entendre et le ciel s’ouvre et je roule dans le désespoir où sa voix m’avait plongé”.

Une après-midi qu’ils s’enhardissent et se hasardent au-delà du proche périmètre, ils découvrent l’alignement chaotique de quelques tombes aux mentions plus effrayantes qu’elles ne le sont sur l’ordinaire lugubre des sépultures : “on pouvait lire : quatorze ans, douze ans, quinze ans… Mais une autre découverte acheva de nous dérouter. Sur plusieurs croix, gravé au canif, nous distinguâmes ce mot : Rebelle”. Un peu plus loin, apparaît un vieil homme d’une timidité suspecte. Celui-ci leur dit être l’ancien surveillant général d’un bagne pour adolescents dont subsistent les seules fondations, désolantes comme des menhirs. L’étrange de cette histoire, c’est que le bagne fut incendié à l’occasion d’une révolte des jeunes pensionnaires ; une sédition réprimée dans le sang, au cours de laquelle périt un gosse qui ressemblait très manifestement à Fabien.

Il eut été possible de confondre Alcyon au “roman d’apprentissage” si le texte, dans sa forme brève et dans la perfection de son rythme, ne tenait pas plutôt de la longue nouvelle. Quant aux apprentissages auxquels les adolescents se trouvent ici confrontés, ils n’ont rien des domestications habituelles. Il n’est pas question pour eux d’entrer dans le monde mais dans la nature, la plus vraie, la plus brute. Aussi les femmes ne semblent pas au bout de leurs désirs ; la tension entre les deux garçons n’est jamais examinée, le lecteur jamais pris pour un voyeur, nous ne ferons que deviner leurs élans et leurs interdictions.

“Fabien, lui, ne rougissait pas. Il n’avait pas pitié. Il exultait. Comme pour me contraindre à le suivre, il lança ses bras autour de mon corps et me fit rouler sur lui. Dans le secret du sommeil, peut-être flaira-t-il sur ma peau cette odeur de honte et de remords qui devait l’imprégner comme une sueur. Il me repoussa avec violence et depuis cette minute il y eut comme un mur entre nous”.

Bon sang mais qu’ai-je vu dans ce livre que ma vie ne connaît pas, quel est ce sentiment proche de l’appétit, voisin de l’amour, dont l’écriture de Pierre Herbart est la beauté restituée ? Ah que le roman est bon quand il nous prête le cœur des autres, qu’il soit celui des bourgeoises crevant d’ennui, ou celui des gardiens de phare ou bien encore qu’il soit extrait des jeunes garçons aimant les jeunes garçons.

Pierre Herbart : un homme et un écrivain que l’on dissimula à la gloire et même à la reconnaissance. Honte aux contemporains concernés. Je prie le lecteur fidèle, celui qui me paie de son écoute, de bien vouloir s’intéresser aux quelques notices et biographies portant son nom.

C’est donc entendu, le désir homosexuel peut au moins accoucher d’une littérature. Celle-ci serait sublime en ce qu’elle serait différente ; non point copiée ou inspirée de l’autre, mais singulière. Ce serait au mieux son honneur et parfois son génie.

Je comprends d’autant moins par quelle faute de goût ceux qui avaient la chance d’échapper au sort commun veulent désormais s’en approprier les inconvénients et la laideur. Car franchement, il faut être dyslexique ou souffrir d’une lésion cérébrale pour espérer de son mariage qu’il soit follement gai ou qu’il puisse marquer le début du bonheur. Cela sans compter les frais élyséens du traiteur.

Alcyon, de Pierre Herbart, Gallimard, (collection le Cabinet de Lettres).

jean.legall1@gmail.com

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