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Du temps de la France et de l’Amérique

Je suis le meilleur chroniqueur littéraire de ma rue. (C’est franc, direct, irréprochable). Ma rue est une ruelle, où les appartements vides sont majoritaires. Autrement dit : je ne serai jamais Bernard Franck, meilleur chroniqueur littéraire de tous les temps et de tous les arrondissements. Question de talent, d’amitiés, d’époque qui ne m’appartiennent pas. Mais tant mieux, parce que Bernard est mort foudroyé par une crise cardiaque alors qu’il dinait avec un ami cardiologue – à quoi bon ce genre d’ami, je vous le demande – cela en disant du bien d’un certain Dominique Strauss-Kahn. Moi, j’espère que j’aurai assez de vie pour terminer mon dernier repas et puis je ne parlerai pas la bouche pleine.

Bernard Franck vivant, il avait avoué ceci : « je ne lis jamais aussi peu et aussi mal que quand je suis mandaté pour le faire ». Comment ne pas lui donner raison ! On ne peut faire de papiers bons, ronds et honnêtes que lorsqu’ils sont pondus en toute insoumission. Ce qui n’est pas le cas en l’espèce, puisque j’ai été littéralement requis à fin de vous parler d’un roman qui retrace, selon son éditeur, « quarante ans d’histoire franco-américaine comme on tourne les pages d’un album de famille ». Pardi, une histoire franco-américaine pour France Amérique : it makes sense (comprendre : ça tombe pile poil) !

« Iphigénie Vanderbilt », Eric Deschodt, Robert Laffont

Par pure paresse mentale, je me laisserai écrire que ce livre débute par une rencontre. Henri Lebleu rencontre Iphigénie Vanderbilt à la fin des années 60. Lui est un jeune polytechnicien, c’est-à-dire que son intelligence et son obéissance ont été diplômées ; elle est une Américaine pétrie de culture, à la fois « longiligne et robuste ». Cette union implique d’autres rapprochements puisque les deux familles française et américaine se trouvent dès lors obligées d’enjamber le mince océan et les vastes préjugés.

Que les Lebleu et les Vanderbilt s’entendent, cela ne va pas de soi. Séquence histoire et couleurs fanées : en 1969, la France et l’Amérique s’opposent en tout. Politiquement, le Général fâche ses anciens alliés et la France, plus que jamais, passe pour être peuplée d’arrogance. La richesse est, selon la rive atlantique considérée, une récompense ou une honte. Rive gauche, les irréductibles optimistes. Rive droite, la tribu des pessimistes. Tous fiers de l’être. En ce temps-là, nous n’avons pas les mêmes manières; cela sans parler des arts, de la cuisine et de toutes ces autres peccadilles qui servent habituellement les comparaisons. Mais si l’on se méprise, on s’admire aussi. C’est bigrement ambigu.

D’autant que les Lebleu sont des créations bien françaises, les Vanderbilt très américains ou américanisés. Le round d’observation dure ainsi des années, leurs bourgeoisies s’observent de près, les découvertes réciproques sont si lentes que plusieurs présidents passent et les enfants grandissent. Les débats internes à ces familles et puis leur dialogue transatlantique, oh oui les dialogues, c’est le sot-l’y-laisse de ce livre. Ma parole, ces dialogues, il n’y en a que des savoureux. Et qu’importe si les personnages concernés sont de ceux qui ne manquent jamais de rien ; au contraire, leur confort leur laisse tout le temps des meilleures observations.

Ceci étant crédité, il faut bien admettre que les pages sont de plus en plus molles sous le doigt, comme atteintes par la fin de siècle. Car il s’opère une confusion entre l’intérêt de ce roman et celui de l’Histoire. Aussi, les années des idéologies, de l’après-guerre et de la guerre froide sont l’occasion de revenir à ces nombreuses différences qui, subtiles ou béantes, distinguaient encore les Français des Américains. L’élection de Mitterrand et l’arrivée d’une gousse de communistes au pouvoir, finalement, sont le dernier évènement qui nous ait séparés. Depuis lors, franchement, c’est peu dire que nous allons vers une décevante ressemblance.

J’aurais dû, d’ailleurs, commencer par le commencement, à savoir ce bandeau rouge qui boudine les 360 pages et sur lequel figure cette recommandation toute sympathique : « n’épousez jamais une Américaine ». Mouais. Une pochade démodée. Dans ce Monde rétréci comme un slip délavé, les parisiennes rêvent vivre l’existence des new-yorkaises qui rêvent être des parisiennes. Leurs placards se ressemblent au point qu’ils sont interchangeables, leurs lectures sont universelles, elles sont mêmement fascinées par le mariage. Je pourrais bien recenser leurs rares différences avec l’assurance d’être décoré de misogynie, mais je décline ces honneurs. D’autant que ce mimétisme coupable vaut également pour les hommes, à ceci près que les jarrets US sont autrement plus développés.

Nos extravagances sont disparues, emportées par cette étrange envie que nous avons eue de nous ressembler. O tempora, o mores, nous mangeons tous de la mozzarella. Alors, pour revenir un peu au temps béni des dissemblances, vous avez désormais les cent cinquante premières pages d’Iphigénie Vanderbilt.

jean.legall1@gmail.com

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