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Écrivain ! Écrivain !

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

L’homme devrait être jugé sur son emploi de l’ennui. Un beau sujet morne, l’Ennui. Mais la philosophie, craignant d’être plus rasante encore, s’est prudemment abstenue de l’étudier. L’ennui avec la philosophie, c’est qu’elle est réservée aux filles en terminale. Heidegger a quand même consacré quelques minutes de son métier à ce mal du siècle qui perdure (autant que la grippe et la démocratie) : l’ennui ne viendrait pas des choses dites ennuyeuses, ce serait plutôt une disposition en nous qui rendrait les choses aimables ou ennuyeuses. Merci Martin. Quant à toi lecteur, petit être humain souvent perclus de maussaderie, quelles distractions viennent-elles à ton secours alors que tu te trouves aussi désœuvré qu’un crouton sec derrière une malle ? Serais-tu de ceux qui s’enfoncent dans le canapé, dans le bain, dans les livres, dans la vie ? D’autres vont au bistro. D’aucuns jouent au Sudoku en s’explorant le nez avec un doigté infini. D’autres encore quittent femme et enfants ; ils prennent la route en espérant qu’il leur viendra enfin quelque chose de bon. Ainsi débute l’Humeur Vagabonde.

« LHumeur Vagabonde », Antoine Blondin, La petite vermillon

« Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J’en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus. C’est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare, par l’avenue dont les platanes venaient d’être émondés. Ces moignons  d’arbres ouvraient devant moi un itinéraire d’hiver, rendu sensible par le contraste d’une campagne croulante de feuillages et de grappes. On était à la fin du mois d’août. Je n’avais pas très chaud au cœur ». Pardieu, de la littérature, mais en voici donc pour jamais ! Peut-on lire ailleurs plus belle ouverture de roman, hein ? Tout est là, devant nous, si vrai, si considérable. Au rythme d’un innocent ruisseau. Un grand con célèbre a expliqué qu’il faudrait toujours supprimer les premières lignes des romans, c’est une chance qu’il n’ait jamais eu sa place dans un gouvernement.

Benoît Laborie abandonne donc sa famille. Sa mère l’y a presque encouragé ; elle n’a jamais accepté que Benoît, honoré d’un baccalauréat, soit ce paysan de Charente marié à la première venue. Alors il part à Paris, chargé de compensations pour ceux qui l’hébergeront : une volaille, de la pâte de coings et une azalée « délirant autour de son tuteur ». Il part sans autre but à atteindre que de  trouver du changement et dans le changement, un peu de son identité. Ce mari égoïste, ce n’est pas qu’il est immoral, c’est qu’il est démoralisé.

Sitôt arrivé à Paris, le provincial se perd. Les adresses ne sont pas celles qu’elles paraissent être, son hôtel est une ruche pour putains et blattes, les grilles du Père Lachaise se referment derrière lui et le gardent une nuit, la police lui tombe dessus, les jolies filles ne se compromettent pas, seule une noire avec « une âme humide dans les yeux » se déshabille, il perd son azalée.

Sept jours plus tard, constatant que Paname est un autre pays que le sien, son cœur faisant le demi-tour des regrets, Benoît Laborie ne désire plus que son épouse et la vie de famille. Une journée de micheline en sens inverse et revoici la Charente, Mauvezac, des carrés de clarté dans la nuit, l’odeur rassurante de l’étable humaine, sa maison, sa femme dans la fenêtre, assise, « familière et renouvelée ». Fumant la cigarette du soir, Denise lui paraît abandonnée et féminine comme jamais. Quand retentit un coup de feu.

La suite de cette histoire, c’est du Simenon shooté au sublime, converti à ses adjectifs et à la poésie. Mais les mots d’Antoine Blondin tiennent tellement de ce qu’il voit, qu’ils sont inimitables. Je ne connais pas un écrivain qui ait pu ramasser quelque chose dans sa trace cosmique. Nimier dut même en passer par l’invention du verbe « Blondiner »: « une façon d’entrer dans le monde en se servant de son cœur comme d’un ouvre-boîte ».

Le grand drame d’Antoine Blondin, c’est sa légende. Elle colle à son nom comme un mauvais comptoir vous reste sous le coude. On ne parle que de ça : ses cuites, ses bars préférés, sa fin pénible. Quel hommage minable au regard de l’œuvre.

Il est une profession peu pratiquée qui se trouve célébrée les soirs de triomphe ; les toreros font ainsi le tour de piste sous les « torero !, torero ! » qui montent jusqu’à hauteur de Lune. Lisant Blondin, je le vis sous mes yeux défiler, son front brillait, et je criais « écrivain ! écrivain ! ».

 

Jean.legall1@gmail.com

Ces livres peuvent être commandés auprès de notre partenaire, la librairie Contretemps, à l’adresse suivante : librairiecontretemps@sfr.fr.

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