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Edito – Le fiasco démocratique

Un certain Frédéric Lefebvre vient d’être élu – le 9 juin – député des Français d’Amérique du Nord. Par défaut. À peu près inconnu de ses électeurs et à peine plus connu en métropole, notre nouveau représentant, qui n’a jamais vécu ni travaillé de ce côté-ci de l’Atlantique, “triomphe” avec 10 913 voix sur quelque 150 000 électeurs inscrits. Son adversaire, Franck Scemama, pas plus notoire mais qui fut expatrié quelques années à Montréal, échoue avec un score tout aussi modeste de 9 390 voix. On en conclura, sans risque, que l’étiquette fut plus déterminante que le candidat : l’UMP l’emporte contre le Parti socialiste, alors même qu’il y a un an, Corinne Narassiguin, PS, battait le même Lefebvre avec 54% des suffrages, et un taux d’abstention comparable. Le succès de Lefebvre ne traduit donc pas une affection soudaine pour le candidat parachuté, mais une désaffection générale, en France comme hors de France, envers le gouvernement de François Hollande. Les Français d’Amérique du Nord, quand ils votent, sont bien des Français comme les autres.

Mais ce scrutin est avant tout un fiasco de la démocratie. Comment un député aussi mal élu sera-t-il écouté à l’Assemblée nationale, lorsqu’il prétendra parler au nom des Français d’Amérique du Nord ? Utilisera-t-il d’ailleurs son mandat pour défendre ses électeurs, sachant que Frédéric Lefebvre a tout de même un passé politique comme porte-parole de l’UMP, proche de Nicolas Sarkozy, homme d’appareil avant tout et homme de terrain pas du tout. Mais bon, Frédéric Lefebvre peut se révéler : il lui reste quatre ans pour faire progresser les dossiers qui intéressent vraiment les Français d’Amérique du Nord : école, santé, fiscalité, visas, retraite… Et on ne saurait tenir Frédéric Lefebvre pour responsable de ce fiasco de la démocratie : le désastre s’est produit en amont.

Au départ, l’idée fut juste : Nicolas Sarkozy, reconnaissant qu’il existait, pour la première fois dans l’histoire de notre nation, de véritables communautés françaises, hors de France et néanmoins françaises, eut raison de créer cette fonction nouvelle de député des Français d’ailleurs. La France ne coïncide plus seulement avec son territoire : elle est là où les Français se trouvent et restent attachés à la mère patrie. Se fonder sur le taux gigantesque des abstentions pour supprimer ces nouveaux députés, ce qui est la position actuelle du Parti socialiste, serait une erreur historique. La fonction est légitime, ce sont les conditions de l’élection qui sont à revoir. Rien dans ce scrutin ne fut “raccord” : le nombre des inscrits sur les listes électorales autorisés à voter, 151 762 sur 203 818 inscrits sur les listes consulaires, révèle qu’un quart des inscrits ne savaient sans doute pas qu’ils pouvaient voter en Amérique du Nord plutôt qu’en France. Et il n’existe aucune commune mesure entre le nombre des inscrits consulaires et la population française vivant et travaillant en Amérique du Nord. Le rapport qu’on ne connaît pas exactement, est estimé de un à trois : il est raisonnable d’estimer qu’environ un demi-million de Français résident sur le continent, citoyens français, de culture française, se considérant comme français. Si l’hypothèse est exacte, le nouveau député, assis sur la tête d’épingle de ses onze mille électeurs, représenterait donc un demi-million de nos concitoyens !

L’abstention révèle-t-elle le manque d’intérêt pour cette représentation ? En vérité, la plupart des électeurs n’étaient pas informés de ce scrutin parce qu’il était sans précédent et parce que les moyens attribués aux candidats pour faire campagne étaient ridiculement faibles. L’Amérique du Nord est tout de même plus vaste qu’Issy-les-Moulineaux (où Lefebvre fut député suppléant), mais les règles électorales sont les mêmes pour Issy-les-Moulineaux et l’Amérique du Nord. Ce qui explique l’invalidation absurde de l’élection de Corinne Narassiguin par le Conseil Constitutionnel. Combien d’électeurs nord-américains étaient informés de cette invalidation, de l’interdiction faite à Corinne Narassiguin de se représenter, et des motifs de cette invalidation ? Celle-ci avait ouvert un second compte en banque aux États-Unis pour pouvoir payer ses dépenses locales… ce qui relève de l’évidence même, mais que le Code électoral interdit en Métropole.

Un certain Alfred Jarry avait inventé, en 1896, un royaume imaginaire où régnait l’absurde : l’Amérique du Nord, dans cette élection, est devenue le royaume du Père Ubu. Ajoutons, pour parachever l’absurde, que Jarry, de notre temps, aurait certainement inventé un mode de scrutin par internet mais en l’interdisant aux électeurs qui auraient osé utiliser un Mac plutôt qu’un PC. Combien d’électeurs ont découvert, au moment de voter, que leur système n’était pas compatible avec ce qu’exigeait notre ministère des Affaires étrangères ? Il fallait disposer de la bonne version du logiciel Java ou l’installer et avoir reçu un mot de passe que bien des électeurs n’ont pas reçu !

Il reste à faire bonne figure : souhaitons que Frédéric Lefebvre n’oublie pas qui l’a élu et pourquoi, qu’il se fasse le porte-parole d’une communauté qui ne l’a pas élu mais dont il est tout de même le député. Souhaitons que le gouvernement perpétue cette nouvelle représentation  parlementaire, parce qu’elle incarne vraiment un nouveau visage de la France. Souhaitons que, dans quatre ans, le Code électoral tienne compte des circonstances locales, de l’étendue de la circonscription et des contraintes d’une campagne continentale. Si l’on souhaite que les Français d’Amérique du Nord restent français et contribuent au génie national, il convient de leur donner vraiment la parole : ce qui exigera aussi que les partis politiques recrutent dès maintenant des candidats locaux susceptibles de les représenter.

Les Français d’Amérique du Nord dans cette élection ont été traités comme une colonie, à la manière dont Georges III avait traité les Américains en 1776. Les Français d’Amérique du Nord devraient-ils s’organiser à leur tour en Tea Party pour être entendus de la métropole ?


Guy Sorman,

Président de France-Amérique

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