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Édouard Baer : “Yes, I am totally bilingual!”

Le comédien français Édouard Baer, qui pratique un anglais chantant, présente les 25 et 26 février, le spectacle Un Pedigree, adapté du livre de Patrick Modiano au French Institute Alliance Française (FIAF) de New York. Rencontre avec un trublion profondément assagi.

Mercredi et jeudi soir au FIAF, vous présentez le spectacle Un Pedigree,  adapté du livre de Patrick Modiano. Ce texte, vous l’avez choisi pour répondre à une demande de lecture au théâtre de l’Atelier, à Paris, au printemps dernier. Pourquoi Patrick Modiano et pourquoi Un Pedigree ?

Patrick Modiano est un de mes auteurs préférés depuis très longtemps. Et Un Pedigree est son texte le plus autobiographique et aussi, celui qui donne les clés de son œuvre entière. Il l’a écrit à soixante ans, après tous les romans qu’on lui connaît, comme pour expliquer quelles souffrances sont à l’origine de son inspiration. C’est stupéfiant de donner cela à ses lecteurs. Beaucoup de gens se demandent même s’il pourra encore écrire après cela. Cela m’a particulièrement touché. Et puis, c’est agréable pour un acteur d’avoir un texte à soi, avec lequel on puisse se balader, vivre, et mûrir. Ce texte, je le dis, je le laisse, je le reprends, je le jouerai sûrement encore dans plusieurs années.

Cela fait donc un an que vous dites ce texte en scène. Comment le spectacle a-t-il évolué ?

Oui, j’ai commencé par le lire, tout simplement, et puis, avec Anne Berest (ndlr, metteur en scène et ancienne rédactrice en chef des Carnets du Rond-Point, publiés par le théâtre du même nom, à Paris), on l’a retravaillé pour le rendre plus scénique. Aujourd’hui, je le joue, mais le spectacle est toujours au plus près du texte, très minimaliste…

Vous qui êtes un homme de troupe, qu’est ce cela vous fait d’être seul en scène ?

C’est une récréation. Mettre en scène une troupe de quinze personnes et jouer en même temps (ndlr, comme c’était le cas pour son dernier spectacle Looking for Mr Castang), c’est nerveusement épuisant. Ma seule obsession sur le plateau, quand je suis seul, c’est de respecter le texte.

Comment s’est passée la collaboration avec Patrick Modiano ? A-t-il assisté aux répétitions ?

Je lui ai demandé si je pouvais dire Un Pedigree et il m’a donné carte blanche. Anne Berest et moi avons beaucoup coupé dans le texte, qui est construit sur beaucoup de digressions. Chose étonnante pour un écrivain, la première fois qu’il a entendu notre version, il nous a dit (Édouard Baer imite alors avec tendresse le ton excessivement modeste de l’auteur) :  « oh, oui, c’est beaucoup mieux… Comme ça, oui…  Beaucoup plus clair… ». Vous voyez comment il est? Il ne termine jamais ses phrases, il est obsédé par l’idée que les phrases devraient rester…

…en suspens ?

Et bien voilà, justement, il ne faudrait pas le dire ! (rires) Il est aussi obsédé par l’étrangeté de la vie : le fait que par exemple nous soyons là, à parler à New York, alors que la probabilité de notre rencontre à la naissance est si petite. Vous voyez ? On peut aussi appeler cela « poésie ».

Comment a-t-il réagi au fait que vous incarniez sa propre souffrance, si longtemps contenue ?

Il venait avec moi en coulisses au début et s’excusait presque, parce qu’il avait l’impression de me transférer sa souffrance, son fardeau. Il était gêné que je souffre à sa place !

Il a dit qu’il y avait chez vous « une sorte de somnambulisme, pour dire les choses douloureuses » (L’Express du 1er mai 2008). Comment comprenez-vous cela ?

Le somnambule, c’est celui qui fait les choses sans les vivre, en quelque sorte. C’est peut-être l’état dans lequel on se met pour se protéger de la souffrance ou de l’ennui de la vie. Votre esprit vagabonde pour ne pas trop souffrir, comme lorsque l’on renifle de l’éther. Modiano est obsédé par l’odeur de l’éther, il dit : « L’éther a cette curieuse faculté de me rappeler une souffrance et de l’effacer aussitôt.  Mémoire et oubli. »  Ca, c’est tout lui. Il vit le présent comme s’il avait déjà eu lieu.

Il dit « Tout défilait en transparence. Et je ne pouvais pas encore vivre ma vie, » comme un aveu d’incapacité à vivre sa vie au présent. Qu’est ce que cela vous évoque ?

La plupart des gens font des choses en attendant autre chose, ou faute de mieux. Très peu de gens sont ici et maintenant, et personne, de toute façon ne l’est tout à fait et tout le temps.

Le théâtre n’exige-t-il pas justement cet « ici et maintenant » ?

C’est vrai, le théâtre est un moment tellement intense que l’on n’a pas le temps de laisser l’esprit vagabonder. Mais cette intensité, on peut la trouver ailleurs, dans sa vie amoureuse, par exemple, lorsque l’on fait l’amour à une femme. Professionnellement, c’est plus dur. J’essaye de faire des métiers d’intensité.

Avez-vous d’autres projets de collaboration avec Patrick Modiano ?

C’était la première fois qu’il s’entendait dire et ça l’a beaucoup étonné. Il ne savait pas par exemple qu’il était drôle. Il m’a dit qu’il était en train de m’écrire quelque chose pour le théâtre.

Alors qu’il avait toujours refusé d’écrire pour la scène. Vous l’avez décomplexé du théâtre ?

Il a écrit pour le cinéma, mais c’est vrai jamais pour le théâtre. Vous savez, sa mère était actrice. Il a grandi dans les coulisses des théâtres de boulevards, à attendre qu’elle sorte de scène. Son rapport au théâtre est ambigu : fascination mais aussi répulsion, parce que ses parents sont pour lui synonymes d’abandon.

Avec quels autres auteurs voudriez-vous travailler ?

Je voudrais peut-être faire un spectacle autour des textes africains d’un auteur et reporter polonais, Ryszard Kapuchinski, qui a écrit Ebène, un ensemble de récits sur ses voyages en Afrique, des instantanés de vie de villages assez stupéfiants.

Et du côté américain ?

(En chantant et en exagérant l’accent français) Yes, I am totally bilingual…  Everyone understands what I say !  I am very very famous here, anyway…

Vous avez vu les Oscars hier soir ? Vous qui avez déjà présenté deux fois les Césars et allez présenter la cérémonie de remise des prix au Festival de Cannes en mai, qu’avez-vous pensé de la prestation de Hugues Jackman ?

Il m’a épaté ! Il a dansé et chanté, et surtout ce que j’ai bien aimé, c’est qu’il a montré le côté un peu dérisoire et frivole de ce genre de cérémonie, en allant par exemple s’asseoir sur les genoux de Franck Langella, et parler aux gens. Je crois que je vais aller dans le public à Cannes, cette année. Il faut que les gens comprennent qu’on n’est pas à l’Élysée, il ne faut pas se prendre trop au sérieux.

 

Infos pratiques :

Mercredi 25 février 2009 à 20h (complet)
Jeudi 26 février 2009 à 20h (soirée supplémentaire)

French Institute Alliance Française
Florence Gould Hall

55 East 59th Street, New York, New York
Tel. 212 355 6100

www.fiaf.org

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