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Edwy Plenel : “Le secret doit être l’exception”

A partir de l’expérience française de Mediapart, journal numérique, indépendant et participatif, la Maison Française de la New York University a organisé le 12 avril une rencontre sur les enjeux politiques d’Internet. Edwy Plenel, co-fondateur et président du journal, a donné une conférence au Arthur L. Carter Journalism Institute sur le thème “révolution numérique, révolutions démocratiques”. Rencontre avec le journaliste, auteur du Droit de Savoir, publié en mars 2013 chez Don Quichotte.

France-Amérique : Mediapart vient de fêter ses cinq ans. Quels enseignements tirez-vous de ces cinq années d’existence ?

Edwy Plenel : Ces cinq ans permettent un double enseignement. Le premier, qui ne concerne pas seulement la France, est la question du journalisme à l’heure de la révolution numérique. Chaque révolution industrielle correspond à un moment particulier pour l’histoire de la presse. La première a fait émerger des idéaux démocratiques. Avec la seconde révolution, on est passé à une presse de masse dont la presse américaine a été le symbole. Cette révolution numérique actuelle pose un immense défi au journalisme. Elle oblige à repenser le modèle économique, éditorial, commercial des titres, dans leur relation au public. J’ai toujours pensé Mediapart comme un laboratoire, une expérience concrète qui peut être utile à tout le monde. Soit ne pas céder à la logique de l’audience, de la masse, de l’instantanéité, de la gratuité.

Au contraire, la presse devrait épouser toutes les potentialités de la modernité numérique, tout en y défendant le meilleur de la tradition professionnelle. A Mediapart, nous recherchons une plus-value dans l’information, originale, indépendante, nouvelle et étonnante. Par nos choix éditoriaux et économiques, le journal a montré que cette voie est fructueuse. Enfin, le journalisme, c’est la construction d’un public, aujourd’hui à l’ère participative, où les journalistes ne sont plus détenteurs du monopole de l’opinion, ce qui est une bonne chose. Mediapart est un journal sans frontière. C’est le propre de la presse numérique. La seule frontière c’est la langue. Nous avons décidé dès 2010 de traduire en anglais les principaux articles, qui peuvent intéresser en dehors de nos frontières. Les choix sont faits par notre équipe de traducteurs, qui sont des journalistes britanniques, américains, australiens. La traduction est un véritable travail d’édition. Certains abonnés publient aussi des contributions en anglais dans notre Club. Nous avons aussi un partenaire espagnol, Info Libre. Leur rédaction peut traduire des articles de Mediapart comme nous pouvons reprendre en français leurs articles.

Le second enseignement est plus spécifiquement français. La vie politique en France aujourd’hui se caractérise par une démocratie de “basse intensité”. La démocratie, comme invention humaine, a des failles, des contradictions. Une démocratie vivante se caractérise par sa capacité à faire surgir ses failles au grand jour et à les sanctionner. De façon presque caricaturale, l’affaire Cahuzac a démontré que notre culture démocratique est très archaïque, à cause du système institutionnel de la Ve République. Le système présidentialiste français, qui est au système présidentiel ce que l’intégrisme est aux religions, crée une culture de l’irresponsabilité, des majorités automatiques, des clientélismes, une absence d’autonomie des acteurs. Mediapart l’a documenté sous la “présidence hystérique” de Nicolas Sarkozy comme sous la “présidence attentiste” de François Hollande. On peut trouver les révélations sur les affaires formidables pour Mediapart, mais je trouve cela vertigineux et très inquiétant. Il est ridicule de réduire l’affaire Cahuzac aux mensonges d’un homme et à sa psychologie. Ce fut la démonstration de l’immense crise démocratique, profonde et spécifique à la France. La véritable interrogation est : pourquoi ce mensonge a été possible ?

En quoi l’affaire Cahuzac est-elle révélatrice de dysfonctionnements des relais institutionnels ?

Notre système ne fonctionne pas. Après les révélations de Mediapart, la Justice ne bouge pas. Au Parlement, l’opposition ne s’en saisit pas non plus. Elle cautionne dans une solidarité oligarchique, où le meilleur défenseur de Cahuzac, dès le premier jour, est son prédécesseur au ministère du Budget, Eric Woerth. Le point de départ de notre enquête sur l’ex-ministre du Budget est d’ailleurs son empressement mystérieux pour obtenir un rapport d’un expert complaisant afin de venir au secours de M. Woerth dans l’affaire de la vente de l’hippodrome de Compiègne. Ce n’est pas une question d’idéologie, de conviction, de rapports partisans, mais cela a tout à voir avec l’argent, l’appropriation, cette vision d’une classe politique hors de tout contrôle des citoyens. Au sein du monde politique et médiatique, on considère que la parole d’un homme politique vaut plus que les faits sortis par un journal, sans confronter l’homme à des enquêtes. C’est pour sortir de cette nasse et montrer notre détermination que j’ai écrit au procureur de la République pour m’étonner simplement du fait qu’il ne se saisissait pas des faits sur la place publique. Je n’ai franchi aucune ligne rouge. Je me suis contenté d’apporter les mêmes éléments que j’aurais apportés dans un éventuel procès en diffamation.

Après les aveux de Jerôme Cahuzac, au-delà de son cas personnel, à quels questionnements doivent faire face le monde politique et médiatique ?

Tout va dépendre du choc de possibles nouvelles révélations. Nous sommes dans un moment de grand trouble. Un trouble médiatique d’abord. Certains titres de presse, qui n’ont pas apporté de crédit à nos informations, font maintenant preuve de zèle de la onzième heure qui n’a rien à voir avec le sérieux de l’enquête. Je parle de grand trouble car il ne suffit pas d’annoncer des mesures présidentielles pour prendre conscience de l’ampleur des éléments révélés, surtout si de nouvelles informations arrivent, qui dépassent le cas personnel de M. Cahuzac. Il n’existe pas en France de condamnation exemplaire pour les parlementaires, comme ce fut le cas au Royaume-Uni après le scandale des notes de frais. L’affaire Cahuzac est rassurante car on retrouve un idéal démocratique. Un journaliste, en possession de faits d’intérêt public, est un informateur plus efficace qu’un éditorialiste qui tempête depuis sa chaire au-dessus du peuple. Le journaliste n’est pas celui qui dit ce qu’il faut faire, mais celui qui, par ces informations, crée un point de non-retour, qui oblige à se confronter à des réalités ignorées jusqu’alors. Le point de départ de mon livre Le Droit de Savoir n’est pas le privilège du journalisme, mais le droit du citoyen. Je cite cette phrase du premier président du Tiers Etat en 1789, Jean Sylvain Bailly, “la publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple”. Tout ce qui est d’intérêt public doit être public. Le secret doit être l’exception. Le Freedom of information Act américain a permis que ce type de données soient accessibles. Aujourd’hui, c’est cette révolution démocratique qu’appelle la révolution numérique.

Les Etats-Unis peuvent-ils être une source d’inspiration en ce qui concerne la liberté de la presse et le contrôle des élus ?

Je n’idéalise pas ce qui se passe aux Etats-Unis. Il existe ici des médias très destructeurs du débat public. Je pense à Fox News, à l’infotainment. Dans les temps troublés que nous vivons, nous n’avons qu’une seule arme : toujours plus de démocratie. La culture démocratique américaine permet plus facilement ces rebonds. Cela n’empêche pas les catastrophes. Dans ce pays, sous le choc du 11-Septembre, un mensonge d’Etat [les armes de destruction massive de l’Irak, ndlr] a pu devenir mensonge médiatique, y compris dans la presse de qualité. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’a pas fallu attendre dix ou vingt ans pour que le retournement se fasse et que l’opinion américaine sache qu’on lui avait menti. C’est au cœur d’un journalisme installé, dans le New Yorker, que le journaliste Seymour Hersh a pu, dés 2004, publier les révélations sur la part d’ombre de la guerre globale contre le terrorisme. Le sursaut n’a pas empêché la réélection de George W. Bush, mais a permis le détricotage de cette réalité par l’ensemble de la presse et par des commissions parlementaires bipartisanes. Les sources d’inspiration peuvent se faire de part et d’autre de l’Atlantique. Les Etats-Unis pourraient par exemple s’imprégner de notre réticence au poids énorme de l’argent en politique. Le régime présidentiel américain, tout en ne manquant pas de force, est obligé de composer en permanence avec un pouvoir parlementaire fort, ce qui n’est pas le cas dans le déséquilibre du présidentialisme français.

 

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