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Emmanuelle Riva, dame de cœur

La nuit des Oscars, dimanche 24 février, la France se tournera vers Emmanuelle Riva. A 85 ans, l’interprète d’Hiroshima mon amour (Alain Resnais) est la seule Française nominée dans la catégorie “meilleure actrice” pour sa prestation dans Amour de Michael Haneke. L’actrice à la filmographie aussi dense qu’éblouissante a eu la gentillesse de consacrer un entretien à France-Amérique.

France-Amérique : Vous êtes, à presque 86 ans, en lice pour l’Oscar de la “meilleure actrice” aux côtés de Quvenzhané Wallis, 9 ans, la révélation du film Les bêtes du sud sauvage. Et la plus jeune actrice nommée au palmarès !

Emmanuelle Riva : Oui, 77 ans nous séparent… J’ai rencontré cette petite à New York. Les photographes nous ont fait poser ensemble. Tout le monde réclame des photos. Je viens encore de passer la moitié de mon dimanche à faire des photos pour la presse. Avec tout ça, je n’ai pas eu beaucoup de répit, et je n’ai pas eu le temps de voir le film de cette petite nominée. Nous ne serons pas que toutes les deux d’ailleurs, nous sommes cinq en tout [les autres nominées sont Jessica Chastain pour Zero Dark Thirty, Naomi Watts pour The Impossible et Jennifer Lawrence pour Happiness Therapy, ndlr]. Je suis dans une promotion mille fois plus fatigante que de tourner un film. Ça use les nerfs, une promotion pareille, mais je me prête très volontiers au jeu, je comprends bien que tout cela doit avoir lieu. Mais là, quand même, j’ai hâte d’être au printemps ! (Rires).

Quelle image vous faisiez-vous de Michael Haneke et de ses films avant de travailler avec lui ?

J’avais vu des films de lui, mais je ne l’avais jamais rencontré. Si je veux prendre le mot image à son degré premier, disons que je ne l’avais vu qu’en photo. Je connaissais néanmoins sa puissance de cinéaste. Je n’avais pas d’idée préconçue, et j’aime bien la surprise. D’ailleurs Amour était une surprise, car je n’avais jamais pensé tourner un jour avec ce réalisateur. Il a une véritable force de précision et de profondeur. En tant qu’actrice, on a toujours envie de tourner avec de très forts réalisateurs. Mais je n’avais jamais pensé le rencontrer un jour, pas du tout. Vous savez, quand on a 84 ans, l’âge que j’avais au moment du tournage d’Amour, on se voit offrir très peu de rôles. C’est normal : à cet âge, on n’attire plus spécialement les regards (Rires). J’ai travaillé avant cela à pas mal de projets cinématographiques, mais plutôt sous forme de participation. Huit jours par ci, onze jours par là, quand le film proposé est de qualité. Mais une proposition de cette importance, c’était un grand cadeau !

Comment s’est passée votre première rencontre avec le réalisateur ?

On a fait des essais sur une scène très difficile qui est celle de la cuisine. C’est dans cette scène que survient le premier accident d’Anne. On a tourné cette scène, et quelques jours après j’ai appris que j’étais engagée. J’étais très heureuse car j’avais lu le scénario complet et je savais que je pouvais le faire. Sans aucune vanité, je crois que j’étais arrivée à un point de ma vie où l’âge et tout le reste, le mûrissement, la pensée, ont fait que je me suis sentie complètement prête et disposée à faire ce film, à atteindre la réalité de cette Anne et de son Georges. Il paraît que Michael Haneke appelle toujours ses personnages Anne et Georges…

Vous êtes célèbre pour votre diction parfaite, mais Michael Haneke vous ôte la parole dans Amour. Est-ce que c’était une difficulté supplémentaire de devoir jouer sans parler, si ce n’est par râles et soupirs ?

Je n’ai jamais travaillé ma voix, c’est un don du ciel. J’ai fait mes débuts au théâtre en Province, dans mon pays de Remiremont, en Lorraine. On me disait déjà que j’avais une bonne diction, sans avoir rien appris. C’est l’amour des mots, sans doute. A une certaine époque, j’avais même trop de diction ! J’ai dû en enlever un peu. Car quand on a trop de diction, ça devient précieux, ce n’est plus bon. Il faut savoir calmer le jeu. Pour le rôle d’Anne, cela ne m’a pas posé problème de devoir travailler la voix. C’est au contraire bien passionnant de réaliser les accidents de santé, de sentir ce quelqu’un peut vivre dans ses derniers moments. Anne, c’est une humanité amoindrie dans son corps. C’est très intéressant. Et puis j’étais en communion vitale avec Haneke. Il voulait m’emmener dans les hôpitaux, à la rencontre des malades. J’étais d’accord, mais finalement, il y est allé tout seul. Quand il revenait de ses visites, il me donnait quelques indications d’élocution. Il m’indiquait, sans jamais insister parce que c’est comme cela qu’il fonctionne, comment ces personnes marchent, comment elles tiennent leur bras paralysé, quelle est leur élocution. Finalement c’est quelque chose que l’on saisit tout de suite. Ça ne m’était pas du tout du domaine de l’impossible. Ça me passionnait, voyez-vous. Je suis entrée dedans complètement. Vous avez dû vous en apercevoir en voyant le film. Le spectateur ne peut être touché que si l’acteur n’a pas menti, n’a pas triché une seule seconde. Or je n’ai pas triché une seule seconde.

Aux Etats-Unis, vous êtes perçue comme l’incarnation de la Nouvelle Vague, en raison notamment de votre rôle dans Hiroshima mon Amour

Ah oui, c’est étonnant parce qu’Alain Resnais, ce n’était pas vraiment la Nouvelle Vague. C’était un cas un peu particulier, en marge de la Nouvelle Vague. Mais je comprends que les Américains m’associent à la Nouvelle Vague, car c’était la même époque. On a tourné le film en 1958, et on l’a présenté en 1959 à Cannes. Le film était en compétition, et puis tout à coup, il n’y était plus. Il a été écarté au dernier moment pour ne pas froisser l’Amérique. Parce que la France n’a pas voulu heurter la cause américaine… Peu de gens connaissent cette anecdote. Hiroshima mon amour est par ailleurs un film tout à fait passionnant. J’ai adoré le scénario de Duras, j’ai adoré le film. J’avais l’âge exact pour le rôle, 30 ans. Peut-être que ça m’a aidé à réaliser le vœu de ce metteur en scène. J’ai aussi entretenu une relation d’amitié avec Marguerite Duras. On a beaucoup parlé de l’œuvre. Parce qu’en plus du scénario, Marguerite Duras avait écrit un livre sur l’histoire, sur la Française, sur le Japonais, etc. J’ai cheminé sur ce tracé du scénario avec grand bonheur.

Avez-vous reçu des propositions de tournage aux Etats-Unis après ce film ?

Oui, après Hiroshima mon amour, mon agent avait reçu deux propositions intéressantes. Il y a d’abord eu un film avec Gary Cooper, j’avais reçu un télégramme. Mais il fallait parler anglais très couramment. Honnêtement, ce n’était pas mon cas. Quel dommage, j’aimais beaucoup Gary Cooper ! Et une autre avec Kirk Douglas, un très bon acteur également. Il avait dû voir Hiroshima mon amour, et il voulait tourner un film avec moi. Même topo, comme je ne parlais pas anglais couramment, j’ai loupé le rôle, grâce à ma paresse, en quelque sorte. Vous voyez, quel dommage, je suis passée à côté de deux films avec des acteurs que j’adorais, faute d’anglais courant. Il faudrait apprendre à parler l’anglais à l’école… J’ai retrouvé le télégramme de Gary Cooper par hasard chez moi. Enfin, c’est du passé. Tant pis, c’est loin tout ça !

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