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Entretien avec Catherine Frot

Son visage cubiste, son peps et sa gouaille lui valent une réputation d’actrice rigolote, avec une prédisposition pour le lunaire et le décalé. Aussi à l’aise dans le rôle de la provinciale débarquant à Paris (Odette Toulemonde) qu’en bourgeoise endimanchée (Le goût des autres), Catherine Frot navigue à vue entre cinéma populaire et cinéma d’auteur. Changement de partition avec Les saveurs du palais. En incarnant Danièle Mazet-Delpeuch, chef éphémère de François Mitterrand, elle se met dans les pas d’une femme au parcours douloureux, où tout doit marcher à la baguette pour triompher de la jalousie des hommes et des tracasseries de l’administration. C’est Catherine Frot version petit chef, déterminée, mais toujours tendre à l’intérieur.

France-Amérique : Votre personnage, Hortense, est inspiré de la vie de Danièle Mazet-Delpeuch, qui occupa la place de cuisinière personnelle du président pendant deux années mitterrandiennes. Comment la décririez-vous ?

Catherine Frot : C’est une personnalité remarquable qui m’a beaucoup inspirée. Elle a appris à cuisiner sur le tas, à l’âge de 19 ans. Et dans les années 1970, elle a ouvert l’une des premières tables d’hôtes du Périgord et inauguré les “week-ends foie gras”. Des gens des quatre coins de la planète sont venus pour déguster du foie gras, dans son auberge, elle les hébergeait dans une ambiance très conviviale. Je crois qu’elle le fait toujours à l’occasion. Et puis la cuisine lui a servi de passeport pour l’étranger. Elle est partie donner des cours de cuisine aux Etats-Unis. C’est là qu’elle a reçu l’appel de l’Elysée, après avoir été recommandée par une autre star de la cuisine, le chef Joël Robuchon rencontré à New York. Le film se concentre sur l’épisode élyséen mais un livre retrace tous ses voyages, c’est une vraie globe-trotteuse. On l’a embarquée à l’Elysée du jour au lendemain pour servir Mitterrand, et elle n’a pas hésité une seconde. Elle n’a jamais cherché la gloire, les étoiles ou les titres. C’est une vraie aventurière à mes yeux. Quelqu’un de libre, profondément.

Votre personnage défend une certaine idée de la cuisine française. Quelles sont ses valeurs ?

Elle représente la cuisine bourgeoise française classique. Qui commence par une qualité de produits extraordinaire. Elle est partisane d’une cuisine simple à base de produits du terroir. Elle travaille sans chichis mais dans l’excellence. C’est ce qui caractérise sa cuisine. Avec elle, on a affaire à des truffes, à du foie gras, à des produits de qualité. Des aliments nobles cuisinés sans apparat.  Il y a aussi une convivialité naturelle chez elle, qui va de pair avec la nourriture, qui est de l’ordre de la générosité.

Entre le machisme des officiers de la cuisine centrale, la rigidité administrative et les contraintes du régime présidentiel, Hortense doit composer avec de multiples obstacles à son épanouissement. Quel est votre rapport au protocole  ?

(Rires). J’ai dû m’adapter, non sans mal parfois. Pour faire un bon travail, il faut conserver une certaine liberté et savoir faire des concessions quand c’est nécessaire. On ne peut pas répondre à toutes les attentes. Il y a une chose qu’elle n’a jamais pu souffrir : le machisme. À l’époque, il n’y avait pas encore de parité homme-femme. C’était la seule femme. Nous avons discuté de cette solitude-là, dans un monde très hiérarchisé. En même temps, ce n’est pas quelqu’un qui se plaint. C’est quelqu’un qui avance sans se retourner. Et ça c’est une force, elle souhaitait juste que ses plats soient bons et que ses qualités de cuisinière soient reconnues. A un moment donné, les rapports de force obscurs à l’Élysée, les mises en garde constantes de la diététicienne, les ordres incompréhensibles, toutes ces contraintes l’ont poussée à partir. La maison ne collait plus avec sa vision. Elle ne s’est pas fait virer mais presque, disons qu’elle est partie avant de se faire virer.

Que fait-elle aujourd’hui ?

Elle a énormément de projets à droite à gauche et à l’étranger. Le film lui a permis de faire beaucoup de rencontres, elle a assisté à plein d’avant-premières mais elle a fait d’autres voyages. Elle est très dynamique, elle n’arrête pas d’inventer des choses en cuisine. Et se mettre à sa table, ça vaut le coup, je peux vous dire. J’ai beau ne pas être une adepte de la cuisine, je suis tout de même une grande gourmande. J’avais très envie de jouer ce rôle, je savais que ça allait être goûteux ! (Rires).

Est-ce qu’elle vous a invitée dans le Périgord ?

Absolument, elle m’a invitée chez elle. Elle m’a fait découvrir le plus grand et sans doute le plus beau marché de France, celui de Brive-la-Gaillarde qui est exceptionnel avec tous les produits du terroir, tellement raffinés, extraordinaires. Je n’en suis toujours pas revenue ! Après le marché, nous sommes allées chez elle où nous avons fait la cuisine. C’est quelqu’un qui parle beaucoup de sa grand-mère et de sa région, et qui en même temps se projette toujours dans le futur, qui innove, avec un esprit de liberté foudroyant ! C’est une très belle rencontre.

Cette rencontre a-t-elle modifié votre rapport à la nourriture ?

Absolument, c’est obligatoire. Comme je suis une gourmande, j’avais déjà eu l’occasion de manger dans de très bons restaurants, sur invitation. Mais ce que j’ai apprécié chez Danielle, c’est son attitude faite de dépouillement et de richesse infinie. En cuisine, elle m’a montré un plat à base d’une énorme truffe fourrée d’une pâte feuilletée. Sur la truffe, il y avait des petits filets de canard fumés qui sont super bons. En même temps, sur le côté, elle fabriquait un petit jus très léger qu’on appelle la sauce “pauvre homme” car elle est constituée de petits restes, les petits bouts d’ail de la veille, les petits restes d’oignon, les miettes de pain, tout ce qui traîne sur la table de la cuisine et qu’elle met dans sa main puis jette dans le beurre avec une goutte de vin blanc. Cette association de sauce pauvre homme, faite de petits restes de rien du tout, sur ce plat sublime, c’est quelque chose ! Cette petitesse et cette grandeur mêlées, c’est philosophique. Rien n’est perdu et tout est délicieux.

Votre personnage n’est-il pas un peu conservateur sur les bords ?

Si on veut, mais pas tant que ça. L’équation cuisine moderne versus cuisine du terroir conservatrice est réductrice. Danièle a ce côté aventurier et voyageur d’un côté et de l’autre, ses valeurs bien ancrées de cuisine bourgeoise et de local. C’est sa vie.

Que pensez-vous du choix de Jean d’Ormesson pour incarner François Mitterrand ?

C’est un monsieur extrêmement gentil et très curieux de nature. On a travaillé ensemble avec beaucoup de plaisir, c’est quelqu’un de très attachant. Il est crédible, c’était une bonne connaissance de Mitterrand bien qu’ils n’aient jamais été du même bord politique. Mitterrand l’a d’ailleurs appelé personnellement avant son départ de l’Elysée. C’est l’une des dernières personnes qu’il a rencontrées, je crois qu’ils ont développé ensemble une forme de complicité. Jean d’Ormesson est un homme charmant. Il pensait à Mitterrand sur le tournage, bien qu’il n’ait jamais cherché à l’imiter à proprement parler.

Que représente François Mitterrand à vos yeux ?

Il représentait une certaine image de la gauche, chargée d’ambiguïté. Son élection a été un moment de grand espoir avec les limites de cet espoir-là et les limites de la politique tout court. Mais il est resté un homme charismatique très important aux yeux des Français.

Quels étaient les plats préférés du président ?

Truffe, saint-honoré, il aimait aussi manger un certain oiseau rare dont j’ai oublié le nom. Malheureusement, il a été protégé et il n’était plus possible de le chasser… ni de le manger.

La scène du repas qui montre François Mitterrand descendre aux cuisines et déjeuner en votre compagnie est très symbolique. C’est une invention ?

Pas du tout. Ils se sont vraiment rencontrés et ont eu de longues discussions gastronomiques. Il descendait à la cuisine pour être au calme et se détendre, mais il gardait toujours de la distance.

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