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Éric-Emmanuel Schmitt : « Être optimiste, c’est décider d’être heureux sans illusion »

La French Institute Alliance Française de New York (FIAF) présente dès vendredi 15 janvier la première adaptation en anglais d’Oscar et la dame en rose, une pièce de l’écrivain dramaturge français Éric-Emmanuel Schmitt. Entretien avec un auteur qui a choisi l’optimisme pour philosophie.

Oscar et la dame en rose sont les lettres adressées à Dieu par un enfant de dix ans. Elles ont été retrouvées par mamie Rose, la « Dame Rose » qui vient lui rendre visite à l’hôpital. Elles décrivent douze jours de la vie d’Oscar et seront lues et interprétées ce soir à la Fiaf par la star américaine Rosemary Harris. Entretien avec Éric-Emmanuel Schmitt.

Avez-vous participé à la traduction anglaise d’Oscar et la dame en rose ?

J’ai simplement relu et validé la traduction dont je suis très satisfait. Il n’est pas toujours facile de passer du français à la langue anglaise car le français est précis et concis. L’anglais est encore plus concis mais beaucoup moins précis !

Pourquoi avoir choisi d’adapter cette pièce-là en particulier ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi à vrai dire. Cela s’est fait tout seul. Tout à Coup, Oscar et la dame en rose se retrouve à New York ! Au fond, les textes ont leur vie propre et c’est très rassurant. Je suis l’auteur de mes textes mais pas l’auteur de mes succès. Je vois mes textes faire leur trajet tout seuls, indépendamment du forçage et du marketing.

Oscar et la dame en rose est d’abord sorti en roman, puis il a été adapté au théâtre. L’avez-vous écrit dans la perspective d’en faire un jour une pièce ?

À vrai dire, ce texte est sorti tout seul, je n’ai jamais vraiment bien compris ce que j’écrivais. Il était pour moi une sorte de nécessité intérieure qui me faisait prendre la voix de l’enfant et finir par la voix de la vieille dame dans la dernière lettre. Oscar et la dame en rose est donc à la fois un roman et un monologue. Certes, ce roman est l’histoire d’un enfant mais c’est un enfant qui a disparu. Je trouvais cela beau que la femme qui l’a accompagné dans les derniers jours de sa vie lise le texte. Mamie Rose est une femme âgée qui rend visite à un enfant qui vieillit trop vite. Au début de la pièce, elle prend la voix de l’enfant, elle est cet ange, délicieux et pétillant. Et à la fin, elle se retrouve en face d’elle-même, à l’âge qu’elle a réellement. En écrivant Oscar et la dame en rose, j’ai tout de suite rêvé de cette émotion-là.

Beaucoup de vos romans sont adaptés au théâtre, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, Ma Vie avec Mozart… Pourquoi ?

Parce que je suis un écrivain dont la colonne vertébrale est le théâtre. Lorsque j’écris un roman, je vocalise mes textes à voix haute. L’écriture est toujours une parole qui sort d’une bouche, elle est l’expression d’une subjectivité. Il y a derrière chacun de mes personnages, de la chair, des émotions, des nerfs. C’est pour cela sans doute que les acteurs aiment jouer ces personnages. Je suis définitivement un écrivain oral.

Vous avez terminé hier soir le tournage d’Oscar et la dame en rose au Canada. Vous êtes cette fois-ci passé du roman au cinéma.

Oui, je suis d’ailleurs encore dans l’émotion de la fin du tournage (ndlr, le film sortira en France le 11 novembre 2009). On retrouve dans le film ce qui était déjà dans le roman, mais la psychologie est beaucoup plus contrastée que dans le livre. Dans le roman, tout était perçu du point de vue de l’enfant, qui croit tout ce que Mamie Rose lui dit. Il pense réellement que Mamie Rose est une ancienne catcheuse et ce n’est que dans la dernière lettre que le lecteur comprend qu’elle a inventé l’histoire pour lui. L’enfant s’intéresse surtout aux effets bénéfiques que peut lui apporter la vieille dame. Alors que dans le film, la caméra suit les deux personnages à la fois. Le spectateur découvre comment on devient capable de rendre des visites dans un hôpital malgré la peur de la mort. Dans le film, au départ, Mamie Rose est réticente à être bénévole. Le scénario permet de suivre tout le trajet de la dame en rose, de montrer comment Oscar a changé la vie de Mamie Rose.

Oscar et la dame en rose est une pièce (ou un roman) qui parle de la mort d’un enfant. Mais vous traitez de ce sujet profond et douloureux avec beaucoup d’humour et de légèreté.

C’est vrai, c’est une situation grave et c’est pour cela que je trouvais inutile d’en rajouter. Je n’aime pas le pathos. Bien au contraire j’aime rajouter de l’humour au tragique. Oscar et la dame en rose est un hymne à la vie, la pièce répond à la question : comment vivre jusqu’au bout ? Quand la médecine ne peut plus sauver, il reste la gaieté, l’humour et bien sûr l’amour. Dans la pièce, Oscar ne pleure pas ; souvent les jeunes qui lisent le roman ou voient la pièce me disent qu’ils n’ont pas pleuré. Les adultes versent une larme parce qu’ils projettent dans les personnages leurs propres souffrances, ils pensent aux deuils qu’eux-mêmes ont vécus. Mais les enfants sont comme Oscar. Ils se retrouvent devant le problème philosophique de la fin de la vie et s’interrogent. Au fond, ils sont bien plus philosophes que nous !


Devant l’apparente absurdité de la mort d’un enfant, l’humour est une réponse. La foi en est-elle une autre ?

Oscar écrit à Dieu auquel il ne croit pas au début de la pièce. Il découvre seulement que les lettres à Dieu lui font du bien. À un moment dans la pièce, il a le sentiment qu’il a reçu de la visite. Il entend un message qui lui dit « d’habiter le mystère sans angoisse ». Mais la fin de la pièce est très paradoxale. Elle se termine par ces quelques mots d’Oscar : « Si Dieu existe qu’il me réveille. » Ce qui signifie à la fois, « seul Dieu a le droit de me réveiller » mais aussi « si Dieu n’existe pas, qu’on me fiche la paix ! » La fin de la pièce est tragiquement logique.

On vous qualifie souvent d’écrivain optimiste. Est-ce facile de garder sa joie de vivre dans une époque comme la nôtre ?

J’ai profondément le sens du tragique. Mes romans parlent souvent de sujets graves et cependant, mes livres font du bien. Sans doute parce que la joie de vivre ne réside pas dans la conviction d’être immortel. Être heureux, c’est l’être le temps qu’on a à vivre, c’est penser « je suis mortel donc je suis heureux. » C’est dire que l’amour de la vie l’emporte sur tout, accepter d’ouvrir la porte à la joie et l’étonnement. Un peu comme Oscar dans ma pièce. Il écrit dans une de ses lettres qu’il veut « vivre chaque jour comme si c’était la première fois. » Oscar nous apprend qu’être blasé est ce qui rend les gens malheureux. C’est souvent d’ailleurs lorsqu’on frôle la mort que l’on reprend goût pour la vie. Être optimiste donc n’est pas ignorer le tragique mais vivre avec, c’est décider d’être heureux sans illusion.

Vous trouvez que nous vivons dans une époque pessimiste ?

Je pense que nous vivons dans une époque où l’on cache la mort et cette dissimulation génère de l’angoisse. Aujourd’hui, on refuse de vieillir, on ne veille plus les morts, on ne voit plus aucun corbillard. Alors que la conscience de la mort est justement ce qui permet l’exaltation de la vie.

Informations Pratiques

Le French Institute Alliance Française (FIAF) de New York présente Oscar and The Pink Lady,

Avec l’actrice Rosemary Harris, mise en scène par Frank Dunlop.

d’Éric-Emmanuel Schmitt

(Adaptation en anglais )

Vendredi 23 et 30 janvier à 8 pm
Samedi 24 et 31 janvier à 3 pm et 8 pm
Dimanche 25 janvier et 1er février à 3 pm

Adresse : Florence Gould Hall 55 east 59th street

Réservations : www.fiaf.org ou directement au box office.

Prix : $35 membres ;  $45 pour les non-membres.

 

 

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