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Espionnage : les Européens somment Washington de s’expliquer

Les Européens ont exigé dimanche des explications sur le programme d’espionnage américain, qui aurait visé les institutions de l’UE et des millions de citoyens européens, Bruxelles avertissant même des possibles conséquences sur la négociation d’une zone de libre-échange transatlantique.

“Entre partenaires, on n’espionne pas!”, a lancé dimanche au Luxembourg la commissaire européenne à la Justice, Viviane Reding. “On ne peut pas négocier sur un grand marché transatlantique s’il y a le moindre doute que nos partenaires ciblent des écoutes vers les bureaux des négociateurs européens”, a-t-elle estimé, en réclamant que les Etats-Unis “dissipent ces doutes très rapidement”.

Directement concerné par cette négociation, le commissaire européen au Commerce, Karel De Gucht, a jugé sur une chaîne de télévision belge que l’affaire serait “très grave” si ces allégations étaient confirmées. Il a toutefois refusé de s’engager dans une escalade verbale, dans l’attente des explications réclamées par l’UE à Washington. “Clarté, vérité et transparence : c’est ce qu’on peut et doit attendre de nos amis et alliés. Les explications américaines sont nécessaires et urgentes”, a de son côté affirmé sur son compte Twitter le commissaire français, Michel Barnier.

Les trois commissaires réagissaient aux révélations de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui a assuré dimanche que Prism, le programme d’espionnage de l’Agence nationale de sécurité (NSA) américaine, avait visé les institutions de l’Union européenne. Le Spiegel fonde ses accusations sur des documents confidentiels dont il a pu avoir connaissance grâce à l’ancien consultant américain de la NSA, Edward Snowden, au coeur d’un imbroglio mondial digne des meilleurs romans d’espionnage.

“Guerre froide”

La France a elle aussi demandé des explications “dans les plus brefs délais”. “Ces faits, s’ils étaient confirmés, seraient tout à fait inacceptables”, a déclaré le chef de sa diplomatie, Laurent Fabius. La ministre française de la Justice, Christiane Taubira, a été plus loin, en estimant que si Washington avait bel et bien mené les opérations d’espionnage décrites par le Spiegel, ce serait “un acte d’hostilité inqualifiable”.

Pour son homologue allemande Sabine Leutheusser-Schnarrenberger, “cela dépasse l’entendement que nos amis américains considèrent les Européens comme des ennemis”. “Ce n’est pas sans rappeler des actions entre ennemis pendant la Guerre froide”, a-t-elle ajouté, cinglante, réclamant elle aussi des explications “immédiatement et en détail”.

“Cibles à attaquer”

Selon le Spiegel, le programme était constitué non seulement de micros installés dans le bâtiment de l’UE à Washington, mais aussi d’une infiltration du réseau informatique qui lui permettait de lire les courriers électroniques et les documents internes. La représentation de l’UE à l’ONU était surveillée de la même manière, toujours selon ces documents, dans lesquels les Européens sont explicitement désignés comme des “cibles à attaquer”.

Et les toutes dernières révélations du Spiegel, faites dimanche après-midi, risquent d’enflammer l’opinion allemande, très sensible sur les questions de protection de la vie privée. L’Allemagne est en effet “le pays européen le plus surveillé” par la NSA, avec 500 millions de connexions téléphoniques et Internet enregistrées mensuellement, assure le magazine, qui explique qu’une journée “normale” d’espionnage concerne environ 15 millions d’appels téléphoniques recensés en Allemagne, contre environ deux millions quotidiennement en France. L’Allemagne, comme la France, sont considérées par la NSA comme moins fiables que le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, explique aussi Der Spiegel se fondant sur ces documents.

Les Européens sont pourtant “parmi les alliés les plus proches” des Etats-Unis, a assuré dimanche le conseiller adjoint à la Sécurité nationale, Ben Rhodes, dans l’unique réaction américaine à ce stade. La porte-parole du Département d’Etat américain, Marie Harf, s’est refusée à tout commentaire.

Le président du Parlement européen, Martin Schulz, a quant à lui évoqué un possible “immense scandale”, tandis que le député européen écologiste Daniel Conh-Bendit a appelé à une rupture immédiate des négociations sur le traité de libre-échange transatlantique, qui viennent d’être lancées, tant qu’un accord n’a pas été signé avec les États-Unis sur la protection des données personnelles. Des négociations en ce sens, lancées en 2011, n’ont toujours pas abouti. Après les premières révélations sur Prism, la Commission européenne avait assuré que Washington avait accepté d’informer les Européens. Mais la promesse ne semble pas avoir été tenue, Bruxelles ayant à nouveau réclamé le 19 juin des réponses “aussi rapidement que possible”.

Toujours selon le Spiegel, la NSA avait même étendu ses opérations jusqu’à Bruxelles il y a “plus de cinq ans”. En 2003, l’UE avait effectivement confirmé la découverte d’un système d’écoutes téléphoniques des bureaux de plusieurs pays –dont la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Autriche et l’Italie– au siège du Conseil de l’Union européenne. Il est difficile de savoir s’il s’agit de la même affaire, l’enquête de la justice belge n’ayant débouché sur rien.

Auteur des révélations explosives, l’ancien collaborateur de la NSA Edward Snowden, qui a sollicité l’asile politique en Equateur, est bloqué depuis une semaine à l’aéroport de Moscou, son passeport ayant été annulé par les Etats-Unis, qui réclament son extradition pour espionnage.

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