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Et si on (re)lisait Proust ?

Cent ans aprés la parution de Du côté de chez Swann, Marcel Proust continue de fasciner les lecteurs du monde entier, autant par la qualité de son œuvre que par sa difficulté

C’était il y a 100 ans : le 14 novembre 1913 paraissait en France Du côté de chez Swann, premier tome d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Micro-épisode pour une Europe alors sur le point de sombrer dans le plus effroyable des conflits. Maxi-événement pour l’histoire littéraire mondiale, qui inaugure là l’un de ses plus longs et plus incroyables romans. Le centenaire de cette œuvre incomparable est aujourd’hui dûment fêté sur le sol américain. Une sélection de notes, de brouillons et d’épreuves annotées ont été exposés  à la Morgan Library de New York. Plus au nord, à l’université d’Harvard, c’est la correspondance entre l’écrivain et Reynaldo Hahn, son ami et amant, qui est mise à l’honneur, tandis qu’un concert intitulé “Proust le musicien”, au Center for Fiction de New York rendait hommage à ses goûts musicaux, de Debussy à Saint-Saëns.

Ces manifestations officielles ne doivent pas pour autant masquer l’éventualité, toujours présente, d’une muséification forcée. Alors, cent ans après, que reste-t-il de Proust ? Un incipit resté célèbre sans doute. La référence à une petite madeleine. Et une réputation, celle d’un auteur exigeant, aux phrases interminables. Les Anglo-Saxons n’ont d’ailleurs jamais donné leur part au chien quand il s’est agi d’en souligner la difficulté. En 1922, l’année de la mort de l’auteur, mais aussi de la première traduction du livre, un critique anglais évoque ainsi un roman écrit dans “un français où tous les mots sont faciles et toutes les phrases difficiles”. En 1972, c’est la troupe comique des Monty Python qui s’attaque à son tour à Proust, dans un sketch baptisé “The All-England Summarize Proust Competition” : trois candidats sont mis au défi de résumer la Recherche en moins de quinze secondes. Défi impossible – et hilarant -, bien évidemment… Quant à l’écrivain Phyllis Rose, elle prolonge la blague sur la difficulté de l’œuvre en ouvrant son best-seller de 1997, The Year of Reading Proust, par ces mots : “Longtemps, j’ai essayé de lire Proust.”

Cette réputation aurait pu ternir gravement l’image de Proust, précipiter son nom dans les oubliettes de l’Histoire… Mais c’est tout le contraire. Le poids de cette œuvre gigantesque – plus d’un million de mots ! -, l’originalité de cet art sinueux de la phrase, sont en réalité autant de qualités qui ont fait de Proust une icône de la littérature mondiale, un symbole même de l’écrivain intello classique. Si bien qu’on retrouve aujourd’hui sa trace un peu partout dans la culture populaire… En 1955, c’est Andy Warhol qui publie un livre intitulé A la Recherche du Shoe perdu. Depuis 1993, Marcel s’affiche dans les pages de Vanity Fair, comme inspiration de son rituel questionnaire – un interrogatoire intime également popularisé par James Lipton, dans son émission Inside the Actors Studio. Quant au journaliste Tom Tomorrow, il a créé le “Spot the Pretentious Proust Reference”, un blog recensant les mentions au “petit Marcel” dans les pages du New York Times – près de 1700 depuis 1981 !

Ces dernières années, Proust a également contaminé Hollywood. Il sert ainsi de fil rouge dans le superbe film Little Miss Sunshine, qui voit Steve Carell jouer le rôle d’un professeur homosexuel et dépressif, obsédé par Proust, qu’il qualifie de “total loser certes, mais aussi de “plus grand écrivain depuis Shakespeare“. Ou encore dans La vie aquatique de Wes Anderson, où le personnage de Cate Blanchett s’efforce de lire à voix haute l’interminable roman à l’enfant s’agitant dans son ventre. Sans oublier l’adaptation du Sur la route de Jack Kerouac, sortie sur les écrans l’an passé, où un exemplaire de Du côté de chez Swann apparaît à plusieurs reprises, comme un lien entre les différents personnages.

Ce n’est donc pas le moindre des paradoxes que de voir célébré ce romancier au phrasé si ample, à l’âge des tweets de 140 signes. Mais il serait dommage de s’arrêter à la caricature qu’on en propose volontiers. Dommage de ne pas goûter ses réflexions sur le temps, la mémoire ou la littérature. De ne pas savourer son humour formidable, son regard acéré sur la nature humaine. Alors prenez donc votre courage – et les sept tomes du roman ! – à deux mains. Et souvenez-vous de haïr les snobs qui vous lanceront, avec un détachement cruel : “Proust, ça ne se lit pas. Ça se relit…”.

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