Subscribe

Fabrice Luchini : «J’ai un côté monologuant»

Acteur fétiche d’Éric Rohmer et admirateur de Céline, La Fontaine, Jouvet comme de Johnny Hallyday, Fabrice Luchini est aujourd’hui reconnu pour attirer 500 000 personnes à un spectacle littéraire. Avec sa gestuelle et son élocution inimitables, ses citations à profusion, il est tout aussi célèbre pour ses rôles au théâtre et au cinéma que pour le personnage « Luchini ».

De passage à New York pour deux représentations de son dernier spectacle, Le Point sur Robert, mélangeant ses textes et ceux de grands auteurs, il s’est prêté à sa manière au jeu des questions-réponses en conférence de presse. Lui qui n’aime pas que l’on parle du « show Luchini » n’a pourtant pas déçu. En quarante-cinq minutes, l’acteur a eu le temps de réciter L’ours et l’amateur des jardins de La Fontaine, de citer plusieurs pages de Voyage au bout de la nuit de Céline, de parler politique et vasectomie, et d’évoquer, un peu, son spectacle et New York.

Est-ce que c’est votre premier séjour à New York ?

Oui, je n’étais jamais venu auparavant. J’ai d’ailleurs failli ne jamais arriver parce que je me suis fait bloquer à la douane début octobre en venant du Québec. Je m’étais déjà rendu aux États-Unis pour une promotion en 1992 à Sarasota. Je n’y étais resté que quelques jours, sauf que le douanier a apparemment oublié de noter que je suis reparti en France. J’ai donc dû attendre plus de trois heures, parce qu’on me disait, « vous êtes resté dix-sept ans aux États-Unis ». C’est beau de venir en Amérique par derrière, subtilement, par le Québec. Ma fille Emma, qui réalise un documentaire sur ma tournée, le Québec et sur la langue française voulait absolument que j’aille à New York. D’ailleurs c’est intéressant, le documentaire va se terminer à New York, sur les traces de Céline. Je suis en tout cas très touché que cet institut m’ait demandé de venir jouer. Il y a le projet de revenir dans un grand théâtre. Un Canadien veut me produire ici, dans un mille places.

Quelles sont vos premières impressions ?

On en parle tellement de cette ville que c’est terrible, tu ne sais plus si tu as des sensations personnelles. C’est vrai que c’est fort. Céline disait cette phrase magnifique, « figurez-vous qu’elle était debout. » Tout le monde va à New York aujourd’hui, pour trois, quatre jours. Mais moi, j’ai un problème avec les avions. C’est la première fois que je voyage [sic]. J’étais juste allé une fois au Japon. Mais je suis ravi, je suis complètement ébloui. On arrive, il fait beau. Ici, on sent que c’est possible.

Comment s’est passée la tournée au Canada ?

C’était impressionnant. Du Paul Valéry, du Roland Barthes devant 2 000 personnes, c’est tout à fait bizarre. Tu as l’impression de faire du stand-up. Djamel Debbouze m’a dit un jour que je faisais du slam et du stand-up. J’en revenais pas. Je pense que les plus grands écrivains français sont tous plus ou moins rappeurs, poètes, mais pas que rappeurs. Ce que je n’aime pas dans la démagogie actuelle, c’est de dire : « le premier rappeur c’était Molière. » Il est aussi rappeur, mais parmi d’autres choses. Et puis, c’est intéressant de voir que les réactions du public au Québec ne sont pas les mêmes qu’en France. Il y a une phrase de Paul Valéry que j’adore et qui ne marche pas du tout en France : « On devine à sa courtoisie qu’il est absent ». Et bien ça les fait hurler de rire au Québec. Imaginez deux mille personnes qui rient à cette phrase. Ça fout un choc. Et puis les Canadiens sont incroyables. Les femmes ont gagné totalement ici. Les mecs se font faire des vasectomies. Les hommes sont fiers de le dire. Ça va arriver en France dans les trois, quatre ans. Je vais peut-être m’arrêter de parler, Je sais que j’ai un côté monologuant.

Est-ce que vous diriez que vous faites un spectacle populaire ?

Je suis hors système, c’est sûr. Quand je vois toutes les déclarations des officiels sur la culture, ils sont pris dans un truc terrible : l’art officiel. Et là c’est merveilleux d’avoir un spectacle qui n’est pas classable, qui rencontre son public, et qui n’est pas indigne. C’est assez pointu. Je suis ravi que le grand public apprécie alors qu’il écoute du Paul Valéry. Il y a 500 000 personnes qui ont dû le voir donc c’est un spectacle populaire, c’est évident. Après, je sais que Johnny fait ça en un soir…

Vous avez hâte de retourner en France ?

Pas spécialement. Quand on passe un mois hors de France, on se rend compte à quel point c’est un pays très fermé. Céline disait : «  loin du français, je meurs. » Moi, c’est loin de La Fontaine que je meurs. Au Québec et aux États-Unis, c’est peut-être un peu « clicheton », mais j’ai l’impression que tous les gens ont un discours incroyablement plus simple. Au niveau de l’entreprise par exemple où il y a beaucoup moins de hiérarchie. Par contre, il paraît que si tu as du pognon et que tu es dynamique, même mal habillé, on te reconnaît. C’est la loi de l’argent. Il faut être réaliste. Je veux bien qu’on rêve d’un lendemain qui chante comme Trotsky, mais permettez-moi d’être méfiant. Comme dirait Brigitte Bardot dans Le Mépris, « je me méfie ».

Quel est votre avis sur l’affaire Polanski ?

Je répondrai par une phrase de Roland Barthes qui m’était adressé quand je l’accablais de questions : « Accordez-moi, Fabrice, le droit de ne pas avoir d’opinion. » Je la place toujours dans les moments délicats ! Les acteurs français passent leur temps à se positionner. Ça ne m’intéresse pas le quart d’une seconde. Comme disait Flaubert, « je n’aime que les couchers de soleil, les têtes accentuées, et les phrases bien tournées ».

Infos pratiques

Le Point sur Robert, les 7 et 8 octobre à 20 heures.

French Institute Alliance Française (FIAF)

Florence Gould Hall, 55 East 59th Street, New York.

Réservation billets : 212 307 4100

40$ pour les membres de la FIAF, et 50$ pour les non-membres.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Fabrice Luchini, sentimental bourgeoisFabrice Luchini, sentimental bourgeois Éloquence ciselée et diction parfaite, Fabrice Luchini a fait du verbe son exutoire. Acteur au physique aristocratique, il distille sa langue fleurie au théâtre, au cinéma et jusque sur […] Posted in Cinema
  • Francophones, tous en ligne !Francophones, tous en ligne ! Depuis quelques années, les réseaux sociaux francophones se multiplient sur le web américain. On s'y aventure pour partager des informations pratiques, pour parler de l'expatriation ou […] Posted in Education