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Fabrice Luchini, sentimental bourgeois

Éloquence ciselée et diction parfaite, Fabrice Luchini a fait du verbe son exutoire. Acteur au physique aristocratique, il distille sa langue fleurie au théâtre, au cinéma et jusque sur les ondes qu’il abreuve des lectures de ses auteurs favoris, de La Fontaine à Céline, en passant par Baudelaire, Hugo, Nietzsche et Rimbaud.

Acteur rohmérien par excellence, – il a tourné six films avec le “maître” -, ce pourfendeur du politiquement correct et de l’angélisme à la française excelle dans les rôles de nanti emprunté. Après avoir incarné M. Pujol, le PDG d’une usine de parapluies dans Potiche de François Ozon, il est M. Joubert, un notaire coincé, dans le dernier film de Philippe Le Guay. Les Femmes du 6e étage, sorti le 7 octobre aux Etats-Unis.

France Amérique: Après Potiche, vous héritez à nouveau d’un rôle de bourgeois vieux jeu dans Les femmes du 6e étage. Vous semblez à l’aise avec les conventions.

Fabrice Luchini : Je n’ai pourtant rien d’un grand bourgeois. Je suis fils d’immigrés italiens. J’ai grandi à la Goutte d’Or, au milieu des fruits et des légumes. Mais Philippe Le Guay, lui, est un grand bourg’. C’est pour ça que son film est réussi. Il connaît bien ce milieu. Monsieur Joubert, c’est un bourgeois flottant, un homme sans excentricité, un somnolent ! Il n’a que des émotions de tiroir-caisse. Mais ce bourgeois éteint se laisse illuminer par la beauté d’une bande de femmes de ménage espagnoles qui vit au-dessus de sa tête.

Contrairement au bourgeois de Chabrol, votre personnage s’émancipe, il échappe à sa condition…

M. Joubert n’est pas assis dans sa confirmation comme dans les films de Chabrol. Il a repris le boulot de son père sans se poser de questions, il s’emmerde, et d’un seul coup, il va être réincarné dans une autre vie par des gens qui ont des difficultés mais qui ont la chance d’être vivant. Il échappe à son monde mortifère grâce aux femmes. Les Espagnoles sont les personnages principaux de cette histoire.

Difficile de ne pas tomber dans la démagogie avec ce type de rôle…

J’avais très peur de l’aspect manichéen du film bien français, bien sous tout rapport, avec un discours du type : les riches sont tous des méchants, les pauvres sont forcément des merveilles. Je déteste ce type de caricature réductrice. Sur le tournage, je disais toujours à Le Guay : c’est marrant que nous travaillions ensemble parce que toi, tu es un positif et moi je suis quelqu’un de très négatif. Je suis un célinien, pas un marxiste !

D’où vient l’attirance de M. Joubert pour le sixième étage ?

Des femmes. Et pas que de Maria, dont il s’amourache. Mr Joubert tombe amoureux d’un groupe, comme dirait Deleuze. Il tombe amoureux d’un milieu social, comme Proust dans L’ombre des jeunes filles en fleurs. Il tombe amoureux d’un agencement. M. Joubert, c’est Flaubert à Cabourg. Ce que voit Flaubert, c’est les nanas bien sur, mais c’est aussi la plage, l’air, la lumière. C’est un tout. Joubert, c’est pareil. Il monte quatre étages qui vont changer sa vie.

En tant qu’adepte du verbe, vous avez dû être fasciné par la latinité de ces femmes espagnoles…

Ce qui m’a impressionné, c’est surtout qu’elles n’arrêtent pas de parler ! Elles sont encore bien plus bavardes que les Françaises. J’ai du reste l’intuition que le succès du film, c’est en partie le succès de la langue. Comme pour Bienvenue chez les Chtis, où le langage tient le rôle principal. Les Chtis de Danny Boon, c’est un film de sémiologue ! C’est un film sur des gens qui ont un drôle de langage, qui ont longtemps été humiliés à cause de ce langage et qui sont maintenant valorisés par ce même langage. Danny Boon ne le sait peut-être pas mais il a fait un film très intellectuel.

Potiche, Les femmes du sixième étage. Il semble qu’il y ait une nostalgie de la petite bourgeoisie en France en ce moment…

C’est vrai que la bourgeoisie marche bien en France, alors qu’elle est détestée. Ce qui est fatigant en France, c’est la haine du dynamisme. Dès que quelqu’un est dynamique financièrement, dans la tête du Français, c’est forcément une ordure du CAC 40. Il y a un cliché de haine envers celui qui entreprend, qui réussit. Il y a actuellement un mythe de l’échec qui est très adoré. C’est à celui qui haïra le plus le riche. C’est d’une grande démagogie. Parce que, pour citer la phrase de Jules Renard : “Les Français détestent les riches mais ils méprisent les pauvres.”

Les Français vous agacent on dirait…

Au 18e siècle, ce qu’il y avait d’assommant en France, c’était les conversations sublimes. Aujourd’hui, c’est l’idéologie. C’est toujours cette même manie de grand bavardage. On jauge, on juge la réussite de l’autre. Ceci étant dit, je précise ma pensée : un bourgeois de l’île de Ré m’émeut aussi peu que… enfin bref, ça ne m’émeut pas la réussite professionnelle ! Pas plus que l’échec. Je n’ai pas de “mythologie”, comme dirait Barthes, sur la réussite.

Et pour revenir aux Français ?

Les Français ne savent pas ce qu’ils veulent. Ils sont plus dépressifs que les Iraquiens. Ils aiment gueuler. Comme disait Cocteau : “ce sont des Italiens de mauvaise humeur”. Moi, comme disait Rimbaud, “je ne me sens pas Français, je me sens parnassien”.

Les femmes du 6e étage, une comédie de Philippe Le Guay avec Fabrice Luchini, Sandrine Kiberlain, Carmen Maura. Durée : 1h46. Sorti 7 octobre aux Etats-Unis.

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