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Fascinating Youth

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

Toute notre putain de vie est dans sa jeunesse. C’est aux heures filantes de l’adolescence que nous admirons, aimons et haïssons pour la dernière fois. Le reste, c’est-à-dire ce qui vient après, ne sert généralement ni à soi ni à la grandeur de l’espèce. Car passé cet âge où l’on dépucelle en même temps que l’on tue, il se passe que l’existence rétrécit à mesure qu’elle s’allonge. Comme de la pâte à modeler puante quand on en fait une ficelle.

Les statistiques sont formelles : nous allons vivre de nombreuses années. Cette moyenne fait le bonheur des foules car rien ne compte tant que de vivre longtemps. Rassérénés ou plutôt rassasiés par le fait de cette longévité, les adultes peuvent embarquer pour un long voyage d’hiver vers les phares débilitants de la possession, de la reproduction et de la transmission. Et s’il nous arrivera d’être pères et propriétaires, il nous arrivera tout aussi sûrement de ne pas exister.

Fatalement, à écoper plutôt qu’à exister, ce petit monde s’emmerdera souvent ; les bons bouquins et les bons films seront ceux où l’on mettra en scène la jeunesse, quand l’âme était encore dissidente et les jeunes filles mythologiques. On y retrouvera, sous la truelle des auteurs, les personnages censément pleins de fièvre, la discographie et les marques vintage. Quelle connerie sachant que seule la jeunesse peut écrire valablement à son propos, il n’est pas un nez, un littérateur ou un cancre du cinéma pour imiter son souffle et l’âpreté de sa sueur !

Jean-René Huguenin, parce qu’il fut authentiquement habité par la littérature, parce qu’il était un talent non pas coupé du monde mais harnaché à la vie, parce qu’il est mort à vingt-six ans dans les tôles compactées d’un accident de voiture, parce qu’aucune des ternissures ne fut assez rapide pour le rattraper, Jean-René Huguenin est jeune. Il est le plus jeune qui se puisse imaginer, pour l’éternité.

La côte sauvage est le seul roman qu’il nous a laissé. La côte sauvage, c’est la Bretagne. Huguenin nous la rend plus vraie, plus ambivalente, toute faite de menaces et de beauté : l’océan travaille au pied des falaises, la lande interminable est coupée de rares chemins, le vent la froisse par intermittence, le soleil est blême comme nulle part ailleurs, et puis la lune se pose derrière les chênes – “d’une couleur d’abricot mouillé”.

C’est l’été et Olivier s’installe chez sa mère après deux années de service militaire. Dépourvu de toute ambition banale et matérielle, intelligent, observateur, il se sent étranger au monde. Jouant volontiers de son aspect ombrageux, il est capable de la méchanceté la plus tranchante, notamment à l’égard de Berthe qui, disgracieuse et d’une psychologie abîmée, vit recluse dans la maison familiale. Quand Olivier se révèle enfin, c’est pour manifester une tendresse aiguë et tremblante à l’égard de son autre sœur, Anne.

Anne est une beauté de brune, elle joint la vivacité indomptable à un cœur insondable. Elle joue dans les vagues et dans la lande, fait mine d’ignorer les attractions qu’elle exerce, adore son frère depuis l’enfance tout en le craignant presque physiquement. Mais cette relation est menacée : Anne s’apprête à épouser Pierre, ami négatif d’Olivier.

Pierre, d’une présence inférieure à celle d’Olivier, moins habile surtout, ne s’attendait pas à ce que ce dernier œuvre à sa mise à l’écart et à l’annulation de son mariage. Après la mi-août, sur “l’autre versant de l’été”, Pierre commence de comprendre (“Mon pauvre Pierre… vous voyez toujours les choses telles qu’elles sont : c’est comme si vous étiez aveugle”). Tout devient plus évident et Olivier se permet même de soustraire sa sœur à la bande d’amis, le temps d’une échappée en barque vers l’île de Griec où les sables mouvants avalent parfois des promeneurs. Leur étrange amour tient de l’effort et d’une rive à trouver. Là-bas, le frère et la sœur jouent à la mort, ils la miment ainsi qu’ils le font depuis qu’ils sont gosses : “Elle se laisse tomber sur les genoux, puis sur le dos, les bras en croix, les jambes jointes, tel un mât chaviré. Sa peau luit, semble tiède. Sur son bras gauche, le soleil n’a pas bruni deux cicatrices de vaccin. Il lève la tête, fixe le soleil. Lorsqu’il baisse les yeux, aveuglé, il ne voit plus par éclairs, à travers des mouches de lumière noire”.

On fait d’excellents romans avec trois personnages. C’est un peu ce que la littérature doit au théâtre. Il n’en demeure pas moins que La côte sauvage est un roman resté inédit : rien ne le gâche qui put être le fait des mauvaises influences (de Sartre au Nouveau Roman), il déborde d’un romantisme naturel humiliant pour les faussaires, les dialogues sont d’une justesse que le quotidien envie et jamais la jeunesse ne se trouvera un miroir si précis, si éternel.

jean.legall1@gmail.com

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