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Florence Aubenas, reporter en terre précaire

La reporter du Nouvel Observateur Florence Aubenas était mercredi 1er décembre au FIAF (French Institute Alliance Française) pour parler de son bestseller Le Quai de Ouistreham, paru en mars 2010. Six mois durant, cette journaliste subitement médiatisée après avoir été otage en Irak pendant cinq mois en 2006, s’est immergée dans le monde des travailleurs précaires, à Caen.

Parler du Quai de Ouistreham aux Etats-Unis a-t-il un sens particulier ?

Oui, pour deux raisons : d’abord, durant la crise, les Américains ont affronté le problème multiplié par vingt par rapport aux Français. Ils ont vécu une véritable tornade. Ensuite, en matière de journalisme, on a l’impression que tout a déjà été fait ici. C’est le pays du Watergate, d’Hunter Thompson, du nouveau journalisme. Le journalisme y est un art vivant et culotté. En France la pratique est plus « installée ». Ainsi, le journalisme d’immersion est vieux comme la presse. Lorsque j’ai fait mon livre au début, je n’avais pas l’impression de bousculer quoi que ce soit, alors qu’en France, on s’est longuement demandé si la démarche était bonne ou pas. On a même parlé de me retirer ma carte de presse.

Pourquoi avoir caché votre identité de journaliste ?

Si l’on se présente en tant que journaliste dans le milieu des précaires, ce n’est pas forcément facile pour eux de mettre des mots sur l’humiliation, ou de dire que son patron est un salaud. Traité journalistiquement, le sujet aurait été plaintif, car les questions auraient interrogé le malheur de la personne, on ne va pas lui demander : « Ça va bien ? ». En six mois, personne ne s’est jamais plaint. La pratique de l’immersion a apporté un autre éclairage sur cette réalité, plus intéressant.

Pourquoi avoir choisi le monde des travailleurs précaires ?

Ça fait 25 ans qu’en France on parle de crise ; au cours de ma carrière, j’ai écrit des dizaines de papiers là-dessus. J’avais l’impression qu’on allait de crise en crise : la sidérurgie, l’éclatement de la bulle Internet, etc. J’ai été la première surprise par ce que je trouvais. Il y a deux mondes du travail : celui des congés payés, des 35 heures, où les femmes ne travaillent pas la nuit. Et il y a le monde de la précarité dont les règles sont faites pour contourner celles de l’autre monde. Les précaires sont censés être là pour éponger temporairement le surcroît de travail, mais on peut maintenant être précaire pendant cinq, dix, quinze ans…

Vous décrivez d’ailleurs le CDI comme un graal…

Pour moi le CDI était la norme, ça me semblait la moindre des politesses. J’ai entendu dire : « Je cherche un CDI », comme s’il s’agissait d’une forme de travail, comme avant on pouvait dire : « Je veux être fonctionnaire », alors que ce statut recouvre pleins de métiers différents. J’ai découvert que les précaires et les autres n’évoluent pas dans le même monde. Si le portable d’un employé stable sonne, il répond. Si c’est vous, c’est considéré comme une faute professionnelle. Quelqu’un en CDI va aux toilettes. Si c’est vous, on se dit : « Elle ne travaille que deux heures et elle trouve encore le moyen d’aller aux toilettes. »

L’aventure devait se terminer quand vous auriez un CDI, ce qui est arrivé au bout de six mois. Auriez-vous tenu un an, trois ans, si cela avait été nécessaire ?

Je suis sûre que j’aurais continué. Même après avoir obtenu mon CDI, je me suis posé la question de continuer ou pas. Ce que j’ai vécu pendant six mois, ces femmes le vivent leur vie entière. Je ne me serais pas vue me dire : « Je ne peux plus, je suis trop fatiguée ». Mon CDI est une parabole extraordinaire : il s’agit de trois heures dans une entreprise, j’ignorais que ce type de contrat était possible en France. Honnêtement, au départ je ne pensais même pas rester si longtemps, puisque le principe était d’accepter n’importe quel travail. Je n’ai trouvé mes deux heures de nettoyage sur le ferry qu’au bout de six semaines. Ça a été ma première surprise.

Les personnes dont vous parlez se sont-elles senties trahies à la sortie du livre ?

Au départ je n’avais pas du tout de problèmes de conscience, c’est venu chemin faisant. Je me demandais de quoi je pouvais parler, ce qui pouvait les gêner. Je me suis fixé pour règle de ne pas aller chez elles, lorsqu’elles m’invitaient à des anniversaires ou des repas. Je me suis dis : « Elles ne savent pas qui je suis, je n’ai pas à aller chez elles ».

Juste avant la sortie du livre je suis allée les voir. Je leur ai expliqué que j’étais reporter, que j’ai couvert le Rwanda, l’Irak, l’Algérie… Et l’une d’entre elle m’a dit : « Et les gens comme toi maintenant s’intéressent aux gens comme nous ? » C’était plein de bon sens, bien envoyé. Elles se demandaient ce que ça voulait dire que d’être dans ce bouquin. Il leur a fallu accepter l’idée pendant deux ou trois mois. Puis, les questions fusaient : « Est-ce que je suis dedans ? » «Est-ce que c’est moi ? » Personne ne m’a dit : « Tu m’as trahie ». Certaines d’entres elles se font maintenant appeler comme dans le livre, pour lequel j’ai changé les prénoms. L’un des employeurs, Jeff dans le livre, qui est dur et que je décris comme tel, a photocopié et surligné les passages dans lesquels il apparaît. Il les a affichés dans son bureau, où il s’est fait faire une plaque au nom de « Jeff ». Le succès du livre y a certainement contribué, tous étaient devenus comme des héros de roman.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans cette aventure ?

Pour moi, exister socialement était une évidence, au-delà d’être connue ou pas. Ces femmes de ménage sont invisibles et sans statut. Cette situation est d’une violence effrayante. On dit bonjour et on ne vous répond pas, on vous regarde comme si l’aspirateur parlait. C’est vertigineux. On devient une blouse qui bouge. Une fois, j’effectuais un remplacement, et au bout de quinze jours la dame m’a dit : « Vous n’êtes pas la même personne que d’habitude ». Celle que je remplaçais était là depuis des années… Et on ne considère même pas leur travail exténuant comme un vrai travail. L’une d’entre elles a montré le livre à son mari en lui disant : « Tu vois, je travaille ! »

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