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France-Etats-Unis, un nouvel âge d’or ?

EDITO. La convergence des analyses et des intentions stratégiques entre les gouvernements américains et français sur la Syrie n’est pas fortuite mais s’inscrit dans l’histoire longue de la relation entre nos deux nations.

On sait, c’est parfois agaçant, qu’aucun discours officiel des diplomates et dirigeants français et américains ne commence sans une évocation de la guerre d’Indépendance américaine et de l’appui décisif de l’armée française : dans le débat syrien, John Kerry, secrétaire d’Etat, a cru bon de rappeler que la France était le plus ancien allié des Etats-Unis. Dans ces mêmes enceintes diplomatiques, on observe souvent que, de tous les grands pays européens, la France est le seul qui ne soit jamais entré en conflit armé avec les Etats-Unis. Une interprétation idéalisée de la relation franco-américaine qui rend mal compte d’une histoire tourmentée : en vérité, aucun autre pays en Occident n’entretient une relation aussi complexe avec les Etats-Unis, que la France. Lors de la guerre en Irak, à partir de 2003, à laquelle la présidence de Jacques Chirac – seule en Europe – refusa de participer, l’ambassadeur de France de l’époque, Jean-David Lévitte, déclarait que l’entente avec les Américains remontait à l’âge de bronze plutôt qu’à l’âge d’or.

L’alliance ambigüe

Dès les origines, l’accord franco-américain fut bref et ambigu : une poignée de Français vinrent au secours des rebelles américains par idéalisme républicain, Lafayette bien entendu. Mais la flotte de l’amiral de Grasse qui mit un terme à la colonisation britannique, était en guerre contre la Grande-Bretagne, une revanche contre la perte du Canada, plus qu’elle ne soutenait la République américaine.

Les intérêts seuls n’opposent pas, encore aujourd’hui (Airbus contre Boeing, par exemple) les deux nations. Depuis l’origine, s’ajoute une rivalité idéologique entre la France et les Etats-Unis qui tient à leur nature même. Elles sont les seules nations au monde à afficher une même prétention d’incarner des valeurs universelles : la France et les Etats-Unis sont, toutes deux, fondées sur la citoyenneté et pas sur le sang, la race, l’ethnie. Toutes deux incarnent ou prétendent incarner les droits de l’homme par deux textes concordants, la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 et la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : il est probable que Lafayette et Jefferson contribuèrent à ces deux proclamations,  probable aussi que les couleurs du drapeau français furent inspirées par celles du drapeau américain. Cette communauté humaniste et universelle constitue le fondement idéologique de l’alliance syrienne puisqu’il s’agit, contre la Barbarie, de défendre un ordre international fondé sur le droit, le traité de Genève de 1925 bannissant les armes chimiques.

L’obsession anti-américaine

Comment prétendre à l’universel, incarner la liberté quand on est deux sur le marché ? Au XIXe siècle, les Républicains français jouissaient d’une sorte de monopole politique et intellectuel de cette pensée humaniste : il en subsiste des échos affaiblis dans des nations lointaines où l’on évoque encore Voltaire et Romain Rolland avec émotion. Mais depuis un siècle, l’évolution des rapports de force a détrôné les Français au bénéfice des Américains : qui, en France, s’est remis d’être relégué au second plan ? Pas notre diplomatie qui, depuis de Gaulle et aujourd’hui encore, se définit par opposition à “l’impérialisme américain”. Impérialisme réel  qui est la projection volontaire ou non, de la puissance dominante du gendarme du monde. Ne s’en remet pas non plus une certaine intelligentsia française, qui, depuis le milieu du XIXe siècle, s’est construite autour de l’antiaméricanisme, ainsi que l’a montré Philippe Roger dans son livre L’ennemi américain.

Un antiaméricanisme ni de droite ni de gauche mais qui réunit curieusement les deux. On sait peu qu’au XIXe siècle, la Droite catholique était la plus virulente pour dénoncer cette société américaine qui défiait l’ordre naturel du monde, en s’inventant elle-même, et qui, de surcroît, était protestante. Et au moment où nous écrivons, la droite française la plus traditionnelle manifeste son opposition à “l’agression américaine” en Syrie. À gauche, l’antiaméricanisme se réclame de l’anticapitalisme contre une Amérique qui ne serait jamais que l’incarnation de Wall Street.

Pour faire bonne mesure, admettons que la France dans le regard des Américains n’est pas plus neutre que les Etats-Unis dans le regard français. Le refus de se joindre à la coalition en Irak valut aux Français d’être traités de lâches ; certains à droite, Fox News en particulier, ne cessaient de relier ce refus de combattre à une soi-disant “défaite volontaire” en 1940. Dans la droite américaine, une certaine détestation de la France, socialiste de surcroît, est en ce moment une constante du Tea Party. Autre constante antifrançaise : l’accusation d’antisémitisme. La moindre agression, vraie ou montée en épingle, contre un Juif français, provoque dans la presse américaine, Wall Street Journal à droite, New York Times à gauche, un torrent éditorial qui identifie la France entière à l’affaire Dreyfus et au régime de Vichy.

Ainsi va la relation franco-américaine, de passion en déception, d’amour vache en tirs croisés de clichés transatlantiques. Ce qui honore d’autant plus les deux gouvernements de Barack Obama et de François Hollande. Leur refus conjoint – quelles que soient les modalités de l’action militaire ou diplomatique – de la barbarie, leur défense simultanée du droit international, aussi ténu soit-il, est enraciné dans le granit fondamental de nos deux nations. Par-delà la tragédie syrienne, la nouvelle alliance franco-américaine illustre combien la Déclaration d’Indépendance et la Déclaration des Droits de l’homme ne sont pas des chiffons de papier, mais la vision la plus noble du destin de l’humanité jamais publiée. On formera des vœux, sans trop y croire, pour que ce nouvel âge d’or ne s’arrête pas à la Syrie : nos deux nations parlant d’une seule voix pourraient réparer le monde et pas seulement le Proche-Orient.

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