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François Bon : « Pour Dylan, le métier de chanteur est une sorte de fonction sacrée »

Bob Dylan, la biographie de François Bon sur le phénomène musical de Duluth (Minnesota), vient de sortir en livre de poche en France. Alors que le musicien américain est en tournée et qu’il vient de se produire à Paris, Genève et Strasbourg, l’écrivain français se penche sur le mythe Dylan. Entretien.

François Bon, avez-vous vu jouer Bob Dylan à Paris lors de son récent passage dans la capitale française ?

Je n’ai pas pu. Je n’ai pas eu envie non plus d’abîmer mes rêves d’adolescent. Je préfère revoir Don’t Look Back (ndlr, le film sur Bob Dylan).

Vous avez décidé d’écrire sa biographie après avoir lu ses Chroniques, dans lesquelles il parle notamment de ses débuts à New York. Qu’est-ce qui vous avez frappé chez lui ?

Quand les Chroniques sont parues, je les ai lues de suite évidemment : pour la première fois, quelqu’un qui avait vécu le cyclone de l’intérieur, en parlait directement. Et c’est magnifiquement écrit. Dylan nous propose une constellation fragmentée, magnifique, mais uniquement sur quelques points précis. Or, sur chaque période qu’il évoque, comme avec un grossissement de microscope qu’on ne connaissait pas jusque-là, des dizaines de témoins sont venus préciser leur point de vue. Les Chroniques ont provoqué une nouvelle strate de la connaissance de cette période, et nous ont forcé à penser ce livre comme une des « autofictions » de plus de Dylan.

Et qu’avez-vous découvert en vous penchant sur sa vie et sa carrière ?

C’est moins découvrir que faire converger les éléments. Les travaux sur Dylan sont multiples, mais en général se cantonnent à un domaine. Et la question du rapport de Dylan à la littérature, via le mouvement beat et Ginsberg par exemple, n’a jamais été placé à la bonne position. La question de l’écriture a constamment été centrale chez Dylan, mais ne se sépare pas de sa vie de musicien. D’autre part, depuis la revue Broadside de Pete Seeger, en 62/63, Dylan n’a jamais cessé de s’exprimer sur sa vision et sa théorie de l’artiste.

Un artiste a rarement été aussi scruté dans sa carrière, mais parallèlement Dylan a conservé son côté mystérieux. Comment décririez-vous votre démarche pour écrire sa biographie ?

Dans les biographies précédentes, ça me mettait en rage de trouver si peu sur les moments qui me paraissaient les plus importants : les zones d’attente, de retrait. Huit mois de 1962 sont en général traités en 10 lignes, or pour ce type de 21 ans c’est une véritable mue… Il suffisait de chercher, passer par les lieux, les récits des témoins secondaires, des dizaines de musiciens croisés à l’époque…

Dans un récent article, vous avez abordé la question de l’éternité chez Dylan. Quelle forme a-t-elle chez lui ?

Le paradoxe que la chanson, ce temps très court, très limité, fragile, soit pour lui la seule porte, et non pas la peinture, ni le cinéma ni les livres. Dans la chanson, il obéit. Dans la chanson, le miracle n’est pas toujours au rendez-vous. Tout au long de sa vie, il ne cesse de parler de ce paradoxe qui nous concerne tous.

Et que dire de cette présence de la mort dans ses morceaux ?

La relation de l’art et de la mort est quasi organique à l’art. Dylan prend des masques, crée des personnages, des saltimbanques, explore toutes les différentes figures de nos mythes contemporains, mais il ne fait pas dans la chanson gadget : au bout du compte c’est une œuvre majeure, et comme telle, traversée de ce qui caractérise toute grande œuvre. La mort traverse son œuvre, comme elle traverse celle de Marcel Proust ou d’autres.

Comment appréhendez-vous la légende que s’est construite Dylan, véritable personnage de roman ?

Ce qui est important, c’est qu’il s’est lui-même construit en se fabriquant une légende préliminaire. Dès le début. Woody Guthrie était un hobo, et lui le fils d’un électricien prospère d’une petite ville moyenne. D’emblée, cette question du nom et du personnage qu’on se crée sur la scène est centrale. Mais non pas un mensonge. Le Voyage au bout de la nuit, du docteur Louis-Ferdinand Destouches, est signé Louis-Ferdinand Céline, et met en scène un personnage qui s’appelle Bardamu : il me semble que c’est un prisme de cette nature qui caractérise Dylan. Il fallait scruter ça de près. C’est en partie la source de sa permanente énigme. Sa phrase qui me plaît le plus : « Je suis Bob Dylan quand j’ai besoin d’être Bob Dylan. – Et le reste du temps vous êtes qui ? – Moi-même. »

Aujourd’hui encore, Dylan apparaît insaisissable. Ses performances oscillent, comme vous le soulignez, entre le lumineux et le décevant.

C’est une permanence chez lui. Le travail est arbitraire. Parfois, une transcendance traverse. On peut organiser seulement la possibilité qu’elle advienne. Détourner les lois du studio, du concert. Alors oui, ce qui traverse est un art du génie loin devant les autres : réécoutez Blonde on Blonde. Quelquefois ça reste à distance, réécoutez Nashville Skyline. Pareil pour les concerts.

Parlez-nous de la France de Dylan. Que représente-t-elle pour lui ? La patrie d’Arthur Rimbaud ?

Rimbaud, Villon, Baudelaire, comme Kafka ou Gertrude Stein, sont pour Dylan le pays de la littérature. Comme il y a probablement pour lui, intérieurement, un pays des peintres et un pays des bluesmen. Il court la planète dans tous les sens, il a 17 maisons : sa géographie intérieure n’est pas une géographie de territoires. Cela aussi, dès les centaines de kilomètres, adolescent, entre Hibbing et Duluth, Hibbing et Minneapolis. Cela aussi, qui définit notre propre imaginaire, il fallait le regarder en tant que tel. Quand j’ai décidé de me lancer dans ce bouquin, je venais d’apprendre qu’il appelait toujours sa Stratocaster « Rimbaud »… Bring me Rimbaud…

En 1987, Bob Dylan a déclaré qu’Aznavour était l’un des meilleurs chanteurs en live qu’il connaissait. L’année suivante, il a repris un titre d’Aznavour. Un titre qu’il a rechanté cette année à Paris. Que pouvez-vous dire sur le lien entre ces deux artistes ?

Pour Dylan, le métier de chanteur est une sorte de fonction sacrée, où tous sont égaux, Hank Williams, Odetta, Sinatra, Johnny Cash… Probablement même que c’est une des raisons de cette « tournée qui ne finit pas » et de sa présence anonyme sur scène. Dans ces émissions de radio qu’il nous a offerts l’an dernier, on a donc découvert sa passion pour Azanavour : l’héritage des migrants d’Europe de l’Est, comme son grand-père avait migré d’Odessa ? Ou ce personnage du chanteur tout nu avec ses paroles et la mélodie ? Celui qui a bouleversé le rock comme nul autre, et appris à écrire à John Lennon, connaît toutes ses racines et ses ancrages…

Et comment voyez-vous l’Amérique de Dylan ?

Pour moi, en écrivant sur Led Zeppelin, les Stones ou Dylan, il s’agit effectivement d’apprendre l’Amérique. Pas seulement de voir les conséquences sur notre imaginaire de cette relation inaugurée dans les années soixante. Une autre conception de la ville, des circulations, une autre idée de l’identité (“I don’t ro roots”). Comprendre notre propre société européenne, aujourd’hui, ne peut pas se faire de façon géo-centrée. La pensée américaine l’a expérimenté et compris bien avant nous. On a encore un sacré travail à faire.

Infos pratiques

Bob Dylan, une biographie. François Bon, édition Albin Michel. 485 pages. Disponible également en Livre de Poche.

Pour plus de renseignements: www.tierslivre.net

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