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Gainsbourg, au-delà du mythe

Evitant l’écueil de la reconstitution poussiéreuse, Gainsbourg (vie héroïque), le premier film du dessinateur Joann Sfar (l’auteur du Chat du rabbin), en salles américaines le 31 août, est une ode très personnelle à l’artiste, marquée du style sensuel de l’auteur de bande-dessinées.

Entretien avec Joann Sfar

France-Amérique : Que faisiez-vous le 2 mars 1991, jour de la mort de Serge Gainsbourg ?

Joann Sfar : J’étais dans une station de ski avec mon père. Dans le télésiège, un abruti a annoncé a la cantonade que Serge Gainsbourg venait de mourir. Tous ses copains rigolaient. Moi, j’ai fondu en larmes. A l’époque, j’étais étudiant et je rêvais d’adapter son roman, Evguénie Sokolov, en bande dessinée. J’avais prévu d’aller voir Gainsbourg dès mon arrivée à Paris. Ce jour-là, mon rêve s’est effondré. Après sa mort, j’ai déposée ma bande dessinée dans sa boîte aux lettres…

D’où vient votre fascination pour cet artiste controversé ?

De mon enfance. Je viens d’une famille juive très religieuse et un petit peu emmerdante. Quand je voyais Gainsbourg à la télé, qui collectionnait les maîtresses de prestige – Juliette Gréco, Brigitte Bardot puis Jane Birkin -, c’était pour moi l’image de l’espoir. Je me suis dit qu’il devait y avoir moyen de s’amuser, même en étant juif. (Rires).

Comment attaque-t-on un film sur une telle icône ?

D’abord en se documentant énormément. J’ai revu tous les films de Gainsbourg, les émissions de télé dans lesquelles il apparaît, relu ses bouquins. L’écriture du script a consisté à compiler ses interviews et à garder toutes les histoires intéressantes qui venaient de lui, sans jamais chercher à savoir si elles étaient vraies ou pas. Je pars du principe que si Gainsbourg a émis l’envie de raconter une histoire, c’est que ça avait du sens pour lui. Parler de la vie de Gainsbourg m’emmerdait. J’ai préféré aller chercher sa voix à lui. Il y a très peu de phrases qui ne soient pas de lui dans le film. Je pense, comme Scorsese, qu’adapter un livre, ce n’est pas s’intéresser à la trame mais garder le ton de l’auteur.

Votre Gainsbourg a un comportement très punk…

C’est quelque chose qu’il recherchait. Quand Gainsbourg pose devant l’objectif du photographe pour la pochette de son album Rock Around The Bunker avec une veste nazie portée à la manière d’une veste en cuir et sa tête qui ne laisse aucun doute sur ses origines, on est dans la provoc’. Face à sa judéité, il  a toujours été soit très pudique, soit au contraire dans l’ironie totale et politiquement incorrecte comme c’est le cas avec Rock Around The Bunker. C’est une autre forme de pudeur. Bien sûr, la photo a été refusée. Et le titre intitulé ‘nazi rock’ n’a été diffusé qu’une seule fois, chez Jacques Martin, puis censuré.

Le film révèle la grande timidité de l’artiste.

Comme beaucoup d’artistes, Gainsbourg a eu besoin de se créer des personnages pour affronter le public. Derrière ses boutades, il ne faisait rien d’autre qu’exposer sa fragilité. Pour moi, qui viens de la bande dessinée, comme pour Éric Elmosnino qui vient du théâtre et qui incarne Gainsbourg, ce côté théâtral était très séduisant. Eric Elmosino m’a dit : “Je ne veux pas être écrasé par un personnage de musée. On va faire comme si Gainsbourg était l’un de tes personnages de BD.” Le musée Grévin, c’est pas mon truc. Notre projet visait à réaliser un spectacle.

Votre film prend souvent des allures de fête foraine…

Ça tient en grande partie aux marionnettes. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec l’excellent acteur américain Doug Jones pour incarner la  “gueule”, une sorte de marionnette alter ego de Gainsbourg. Toute l’équipe du film Le Labyrinthe de Pan [du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, ndlr] était là. Cette marionnette, c’est à la fois son fidèle compagnon de route et une forme de cauchemar, de vampire à la Nosferatu. Elle incarne la conscience du poète, sa voix intérieure. Elle a la même fonction que les masques dans le théâtre antique.

Cette marionnette est une caricature du “péril juif” ?

Elle rassemble deux obsessions fondamentales chez Gainsbourg : sa judéité et sa laideur physique supposée. Deux facteurs d’exclusion dans la France de l’époque. Gainsbourg a appris qu’il était juif grâce a la police française. Il venait d’une famille juive mais ses parents se fichaient pas mal de la religion. Ils voulaient être plus français que les Français, malgré leur accent russe à couper au couteau. Un jour, Gainsbourg reçoit une convocation à la préfecture de police pour recevoir l’étoile jaune. Il décide d’être le premier à recevoir cette étoile, ce qui est un geste extrêmement punk. Gainsbourg a assumé de manière perverse et masochiste les clichés antisémites pour les balancer à la figure de l’antisémitisme.

La construction du mythe Gainsbourg compte plus que la véracité des faits ?

Oui, c’est le Gainsbourg “héroïque” que je montre. Je ne sais pas si l’histoire de l’étoile est vraie mais c’est une histoire que Gainsbourg a raconté à maintes reprises. On se fiche de savoir si toutes ses histoires sont vraies. Mon film ne se situe pas dans le réel mais relève du fantasme. C’est d’ailleurs pour cela que la famille Gainsbourg a accepté ce projet. Parce que le film ne dévoile pas de secrets de famille.

Le film est-il aussi provocant que Gainsbourg pouvait l’être ?

Non, contrairement à mes bandes dessinées, le film n’est pas provoquant du tout. C’est peut-être là que j’ai échoué… Mon mode d’écriture est extrêmement pornographique à l’ordinaire. Mes bandes dessinées sur Gainsbourg réalisées pendant le scénario sont aussi très crues. Mais à l’écran, on ne voit jamais personne tout nu. J’aime cette tension entre mes dessins à l’esthétique disons…radicale, et la pudeur dont j’entoure mes comédiens. Résultat, les parents ont emmené leurs enfants voir mon film sur le plus provocateur des Français au cinéma !

Vous évoquez le scandale de sa reprise reggae de La Marseillaise

C’est vrai que ça a été un scandale monstre à l’époque. Aujourd’hui, tout le monde admire sa version. Certains pensent même que La Marseillaise n’a jamais été aussi belle. Mais à l’époque, les paramilitaires ont montré a Gainsbourg qu’on ne plaisantait pas avec l’hymne national français. Ce type d’attitude lui attirait les foudres de beaucoup de Français, comme l’ensemble de son attitude radicale. Mes parents, par exemple, le trouvaient sale et vulgaire. Raison de plus pour moi de le trouver sympathique. (Rires)

Quelle image de Paris donne le film ?

C’est le Paris de Ratatouille. Celui de Woody Allen aussi. J’ai regardé Midnight in Paris dans l’avion et j’ai été très surpris de constater que nous avons plus de douze paysages scéniques en commun ! C’est peut-etre parce que j’aime le même Paris que les Américains : celui des amoureux des bords de Seine, des peintres, des chambres sous les toits. Mon film montre l’artiste dans son contexte parisien, donc les Américains apprendront quelque chose de la France du XXe siècle à travers les différentes périodes que Gainsbourg traverse – le Paris des Sixties, des Seventies, les années 80 -, et par tous les personnages féminins hauts en couleur qu’il croise, de Boris Vian à Jane Birkin en passant par l’inévitable Brigitte Bardot. Le film ayant bénéficié des capitaux américains d’Universal, on m’a demandé d’être le plus français possible !

Les Américains connaissent-ils bien Serge Gainsbourg ?

Ils connaissent son nom, son visage et ses grands titres mais pas tellement sa vie ni ses frasques. Je présente souvent Gainsbourg aux Américains comme un mélange de Dean Martin et de Johnny Rotten. Mais Gainsbourg, c’est aussi le type qui te donne envie de devenir grand quand tu es gamin. Lui se serait sûrement rêvé en Don Draper [le héros fitzgéraldien de la série américaine Mad Men, ndlr] à notre époque. Malheureusement pour lui, il en était très éloigné. Ça le le rend extrêmement attendrissant.

Bande-annonce

Infos pratiques

Gainsbourg, (vie heroique), de Joann Sfar. Avec Eric Elmosnino (Serge Gainsbourg), Lucy Gordon (Jane Birkin), Laetitia Casta (Brigitte Bardot), Doug Jones (La Gueule), Anna Mouglalis (Juliette Gréco).  Durée: 1H30 mn.

Sortie le 31 août 2011 à New York et le 2 septembre 2011 à Los Angeles.

 

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