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Gérard Araud : « Les USA sont mobilisés avec nous » en Libye

Gérard Araud est depuis 2009 l’ambassadeur de la France auprès des Nations unies, à New York. Très impliqué dans le dossier libyen, il a contribué au vote par le conseil de sécurité de l’Onu de la résolution permettant l’intervention de forces aériennes  internationales à l’encontre des soldats de Mouammar Kadhafi.

Enarque, polytechnicien, ce diplomate chevronné qui a connu plusieurs situations de guerre revient pour France-Amérique sur les objectifs et les incertitudes de l’intervention militaire en Libye, et précise le rôle de la France et des Etats-Unis dans cette opération.

 

Pouvez-vous revenir sur le vote jeudi dernier à l’Onu de la résolution permettant le déploiement d’attaques aériennes en Libye ? La venue d’Alain Juppé a-t-elle selon vous été déterminante ?

Dès le début, sous l’impulsion du président de la République, la France a soutenu les aspirations du peuple libyen à la démocratie et à la liberté. La mobilisation de la diplomatie française a été totale et le déplacement effectué par Alain Juppé à New York a été extrêmement important. Il a témoigné de l’implication de la France dans la résolution de la crise libyenne et montré notre détermination. Je relève d’ailleurs que c’était le seul ministre des Affaires étrangères présent autour de la table du Conseil.

Comment la France a-t-elle réussi à entraîner les Etats-Unis dans cette opération ? Comment interprétez-vous les récentes déclarations américaines allant dans le sens d’un désengagement ?

Les Etats-Unis se sont mobilisés avec nous pendant la négociation de la résolution dont le texte reflète les préoccupations de nos deux pays.  Nous avons lancé l’opération en Libye conjointement, comme en a témoigné la présence d’Hillary Clinton à Paris lors du Sommet du 9 mars. Depuis nous conduisons l’opération ensemble et étudions les adaptations nécessaires après la réalisation des premiers objectifs de l’opération et à l’arrivée de nouveaux membres dans la coalition. Je n’ai jamais entendu nos partenaires américains évoquer un désengagement.

L’Otan semble amenée à assurer le commandement des opérations dans les prochains jours. Ne pensez-vous pas que cela constitue un signal négatif aux yeux des rebelles libyens ?

Nous l’avons toujours dit clairement : l’Otan n’a pas vocation a avoir un rôle de premier plan dans cette opération. Notre analyse est pragmatique : l’Otan est une alliance défensive, occidentale, et l’on peut s’interroger sur l’impact qu’aurait auprès de l’opinion publique arabe son intervention dans un pays arabe. Cette opération répond de surcroît à une demande exprimée par la Ligue arabe, et des pays qui ne sont pas membres de l’Otan interviennent à nos côtés, des pays arabes notamment. En revanche, l’Otan a un savoir-faire et un rôle de soutien à jouer dans le domaine de la coordination et de la planification.

Dans une interview sur ABC dimanche dernier, vous avez déclaré : “nous considérons que Kadhafi doit partir”. L’objectif est-il de le mettre hors d’état de nuire ? Concrètement, de le tuer ?

Les mesures prises par le Conseil de sécurité dans la résolution 1973 sont claires et ont pour objectif de protéger le peuple libyen contre le régime de Kadhafi. On parle tout de même de crimes contre l’humanité ! Comme l’a dit le président de la République à l’issue du Sommet de Paris, “nous intervenons pour permettre au peuple libyen de choisir lui-même son destin”. En se livrant à une féroce répression contre son propre peuple, Kadhafi a perdu toute légitimité. Je vois mal comment il pourrait faire partie de l’avenir de la Libye.

Compte-tenu des difficultés rencontrées par la coalition et de la détermination affichée par Kadhafi, ne pensez-vous pas qu’il faille envisager une intervention terrestre ?

Je ne vois pas de quelles difficultés vous parlez. L’offensive sur Benghazi a été stoppée net, la zone d’exclusion aérienne a été mise en place… L’effort militaire se poursuit pour dissuader les forces encore fidèles à Kadhafi de s’en prendre à la population. La résolution 1973 quant à elle est limpide : pas d’occupation du pays par des troupes étrangères.

Toujours sur ABC, vous avez établi un parallèle entre les liens qui unissent “la France et la Libye, le Maghreb”, et ceux qui existent entre les Etats-Unis et “Cuba, l’Amérique centrale”. Pouvez-vous préciser cette comparaison ?

Il existe une proximité géographique et des enjeux migratoires qui justifient amplement que l’Europe se préoccupe de la stabilité, de la sécurité et des droits de l’Homme dans son voisinage immédiat. Ce constat vaut pour les Etats-Unis et ses voisins.

La France est en pointe sur le dossier libyen ainsi que sur la question du nucléaire. Peut-on parler d’un retour en grâce sur la scène internationale ?

La France est membre permanent du Conseil de sécurité depuis sa fondation et s’est toujours efforcée d’apporter sa contribution à la paix et à la sécurité dans le monde. Aujourd’hui notre détermination à résoudre la crise libyenne nous place sous les regards de l’opinion publique mondiale. C’est sans nul doute un motif de fierté pour nos compatriotes et, au delà, pour tous ceux qui aiment la France et les idéaux dont elle est porteuse.

Lors de sa venue à New York la semaine dernière, M. Juppé a évoqué un moment “historique” pour les Nations unies, au sujet du vote de la résolution. Partagez-vous cette opinion ? Est-ce le triomphe des valeurs françaises ?

Nous nous réjouissons du vent de liberté qui souffle sur la rive Sud de la Méditerranée. En Tunisie, en Egypte, un grand espoir s’est levé : la transition démocratique est engagée dans un esprit de maturité et de responsabilité. C’est un moment historique : l’Onu s’implique dans les affaires intérieures d’un Etat au nom de la responsabilité de protéger, au nom de notre devoir d’assistance à peuple en danger. Le mouvement qui bouleverse le monde arabe est bien le témoignage que l’universalisme de nos valeurs n’est pas un vain mot.

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