Subscribe

Grandeur nature

Extrait de France-Amérique n°16 spécial fêtes, du 19 décembre 2007 au 1er janvier 2008

Le réalisateur français Benoît Jacquot participe à un atelier d’écriture avec des étudiants de la School of Visual Arts.

Autour d’une grande table, une quinzaine de personnes – 16 avec le réalisateur – discutent en anglais du scénario d’un long-métrage. Nous ne sommes pourtant pas dans un studio hollywoodien, mais à la Visual Arts School de New York. Le réalisateur est Français, c’est Benoît Jacquot, auteur récemment d’Intouchable et de Sade, avec Isild Le Besco, mais aussi de La Fausse suivante avec Isabelle Huppert, La Fille seule avec Virginie Ledoyen, La Désanchantée avec Judith Godrèche… en tout pas moins d’une vingtaine de long-métrages.

"Les participants à cet atelier ont été sélectionnés parmi les étudiants en réalisation, les apprentis scénaristes, et les étudiants en histoire du cinéma. Le principal critère de sélection était leur intérêt pour le cinéma européen", explique Salvatore Petrosino, le responsable du département cinéma et animation à la School of Visual Arts.

"Nous avions initié il y a quelques années un échange avec une école de cinéma en France. Benoît Jacquot avait participé à ce programme, c’est à cette occasion que nous nous sommes rencontrés." Le réalisateur français est donc revenu cette année, pour une période d’un mois, grâce au programme d’Unifrance "On Set with French Cinema", qui accueillera aussi en 2008 Patrice Lecomte et Marjane Satrapi. Un mois pour 8 sessions de travail de 5 heures chacune, un investissement important, surtout pour un réalisateur reconnu. "J’apprécie de passer du temps avec ces étudiants. On commence à tourner ce film en mars, ces séances me permettent de me replonger dans le scénario, de le retravailler".

Le scénario est tiré d’un roman de Pascal Quignard, Villa Amalia. Le casting comprendra Isabelle Huppert et Gérard Depardieu. "Les étudiants travaillent en ayant en tête les deux personnages principaux, qui sont des acteurs qu’ils connaissent bien. Ça les aide à visualiser. Le reste du casting est encore ouvert." Ce qui suscite des questions parfois très pointues comme "Quel âge devrait avoir l’actrice qui joue une amie d’enfance d’Isabelle Huppert ? l’âge de l’actrice ou l’âge de son personnage?" sachant que l’âge du personnage est sensiblement inférieur à l’âge réel de l’actrice.

Concrètement, les élèves commencent par lire à voix haute une ou deux scènes, puis ils la commentent. Ensemble, ils tentent d’établir la genèse des personnages pour en déduire leur costume, leur attitude, mais aussi le traitement du son et le placement de la caméra. Sur la quinzaine d’étudiants, tous s’expriment à un moment ou un autre, mais 5 ou 6 élèves sont plus entreprenants. À un moment, Anne – le personnage principal interprété par Isabelle Huppert – revient dans sa maison d’enfance pour la vendre. Le scénario prévoit qu’elle joue un morceau de piano. Que joue-t-elle? "Probablement un morceau atonique", propose un étudiant. Comment le joue-t-elle? "Avec un peu d’énervement sans doute, voire de rage", suggère Benoît Jacquot. Un élève soulève un problème technique: Isabelle Huppert acceptera-t-elle de jouer un morceau difficile? Réponse du réalisateur: "elle a joué un prof de piano dans La Pianiste, de Michael Haneke, donc ça ne lui posera pas de problème. Je l’ai déjà dirigé plusieurs fois, je sais que ça ne lui fera pas peur", assure-t-il dans un demi-sourire. Enfin, sur quel piano jouera-t-elle? Après une longue discussion, on s’accorde sur un piano quart de queue noir, vestige ayant appartenu à son père, qui a quitté la maison des dizaines d’années auparavant.

Le réalisateur, s’il ne prend pas de notes, affirme enregistrer toutes leurs remarques. Il est surprenant d’humilité dans cet exercice où en l’attendait plutôt en masterclass, à expliquer aux élèves comment on fait un film. "J’ai autant à apprendre d’eux qu’ils ont à apprendre de moi. On travaille ensemble, c’est comme ça que j’ai abordé ces sessions."

Les étudiants abordent ensuite le problème des déplacements, dans cette maison dans laquelle plane l’ombre du père et le fantôme du frère. Anne est supposée entrer dans la chambre de son frère, mort depuis 40 ans. Pour certains étudiants, il faut trouver un prétexte à ce passage dans cette chambre, alors que depuis tout ce temps elle sait qu’elle ne va rien y trouver. Pour d’autres étudiants, ce sont ces détails qui font toute la rigueur d’un film. Benoît Jacquot approuve: "Avec les DVD, les spectateurs regardent les films une dizaine de fois, il faut donc plus que jamais prêter attention aux détails pour que l’histoire soit vraisemblable".

Les étudiants quant à eux sont particulièrement motivés. Ce n’est pas un exercice virtuel, mais un travail sur un projet en cours de pré-production, avec à la clef, il y a une semaine sur le tournage du film à Paris en mars 2008. « Benoît Jacquot choisira celui ou celle qui pourra bénéficier de cette opportunité exceptionnelle », explique Salvatore Petrosino. Le choix ne sera pas facile.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related