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Ibrahim Maalouf : “L’image est inséparable de la musique”

Ibrahim Maalouf est trompettiste, professeur de musique, compositeur et arrangeur. Entretien avec France-Amérique à l’occasion de la sortie de son quatrième album et de sa tournée prochaine aux Etats-Unis.

Né en 1980 à Beyrouth, Ibrahim Maalouf est le fils du trompettiste Nassim Maalouf et de la pianiste Nada Maalouf. Artiste de jazz reconnu en France et à l’international, il a reçu en 2010 la Victoire de la révélation instrumentale de l’année. Il possède son propre label, Mi’ster Productions, depuis 2006.

France-Amérique : Votre dernier album, Wind est inspiré par le film de René Clair, La Proie du Vent (1927). Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette œuvre ?

Ibrahim Maalouf : La cinémathèque m’a proposé plusieurs films et j’ai choisi celui-là car il y avait beaucoup de choses qui m’inspiraient. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas le meilleur film de René Clair, un de ses derniers films muets. Mais c’est un film qui avait besoin d’être accompagné par la musique. L’idée était de trouver un film dans lequel je pouvais amener des couleurs qui me plaisaient. Il y a plusieurs thèmes qui m’ont attiré : celui du souffle, de l’air, de la schizophrénie, avec ce personnage un peu louche qui hésite entre deux femmes, qui tombe amoureux d’une femme qu’il ne connaît pas. Il fallait oser, en 1927, baptiser un pays imaginaire “la Libanie”. J’ai aussi trouvé des atmosphères assez proches de l’environnement de Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, sur une musique de Miles Davis. Depuis très longtemps je nourrissais aussi l’envie de rendre hommage à Miles Davis. J’ai saisi l’occasion avec cet album, qui est fait à la manière de Davis, avec évidemment toutes les influences que je peux aussi emprunter à la musique arabe.

De quand date cette envie de composer une musique de film ? Quelle est la place du cinéma dans votre vie d’artiste ? Comment compose-t-on pour l’écran ?

J’avais depuis très longtemps l’envie de faire des musiques pour l’image. Lorsque tout petit je regardais des films, je désirais déjà composer pour le cinéma. J’ai toujours composé avec beaucoup d’images en tête. L’image est inséparable de la musique et inversement. Cela a toujours été présent. Je ne fais pas vraiment de différence dans ma manière de composer pour un film ou pour des albums. La différence est d’ordre technique lorsque que l’on écrit une musique pour “coller” à l’image à la milliseconde près. Dans un album original, je suis plus libre pour élaborer mes morceaux au niveau de l’architecture que j’ai envie de leur donner.

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les compositeurs de musique de film. Quand j’étais plus jeune, dans les orchestres d’harmonie, on jouait souvent des musiques d’Ennio Morricone, de Nino Rota, j’ai grandi avec ces références-là. Puis, j’ai découvert d’autres couleurs. Depuis quelques années, je baigne vraiment dedans, puisque je travaille avec des compositeurs de films, que ce soit avec Alexandre Desplat ou Armand Amar. Cette inspiration cinématographique n’est donc pas quelque chose de complétement nouveau.

Pourquoi avoir choisi un titre anglais, Wind, alors que l’album est inspiré par une œuvre française ?

Je n’avais pas le droit de reprendre le titre du film de René Clair. Qu’on le veuille ou non, la langue internationale reste l’anglais. Si on veut que notre musique voyage, on est obligé de l’internationaliser au moins au niveau du titre et de la description de l’album. La très grande majorité des albums instrumentaux de jazz sont en anglais.

L’album est le fruit d’une collaboration avec des artistes américains et a été enregistré à New York. La vidéo de lancement est composée de plans de rue de la ville. Pourquoi avoir choisi la Grosse Pomme ?

C’est un album très new-yorkais. Dans sa confection, dans la manière dont il a été mixé, la manière avec laquelle nous l’avons enregistré, dans la manière de jouer. Cette musique est très inspirée par cette ville, qui est pour moi le berceau actuel du jazz. Il y a un vivier de musiciens très impressionnants. J’avais envie de substituer les rues parisiennes et françaises de l’ambiance d’Ascenceur pour l’Echafaud, aux rues new-yorkaises. Je passe entre un et deux mois par an dans cette ville mais je ne la connais pas encore très bien.

Comment s’est déroulé l’enregistrement ?

Nous avons fait un grand travail de préparation en amont. J’avais envoyé les partitions aux musiciens, ainsi que des musiques témoins pour qu’ils puissent se repérer. Ensuite, nous sommes arrivés à New York avec Frank Woeste, qui est pianiste et qui m’a aidé dans les arrangements de l’album. Nous étions censés faire trois jours de répétition. On n’en a finalement fait qu’un. Deux jours de studio étaient prévus et tout fut enregistré en une demi-journée, de manière extrêmement spontanée, libératrice, très fluide. Très peu de morceaux ont été repris.

Votre rapport à New York est-il lié à la dimension cinématographique que vous évoquez ?

Oui, très fortement. Vers 5 ou 6 ans, j’étais fasciné par New York. Je passais mon temps à dessiner ces gratte-ciels dans ma chambre. Je prenais un soin particulier à reproduire les tours jumelles du World Trade Center, qui m’émerveillaient. J’ai grandi en rêvant de devenir architecte et de reconstruire Beyrouth un peu à l’image de New York, une sorte de capitale du Moyen-Orient avec des gratte-ciels. Vers l’âge de 20 ans, je devais me décider entre mes études médicales qui se passaient plutôt bien, ou des études d’architecture. En mars 2002, je devais participer au National Trumpet Competition, un concours qui se déroulait à Washington. Je voulais profiter de ce voyage pour aller découvrir New York et ses tours jumelles. Le concours s’est bien passé (Ibrahim Maalouf a reçu le 1er prix, ndlr). Je suis arrivé dans la ville 6 mois après les attentats du 11-Septembre. Depuis le train, avant d’entrer dans New York, en contemplant le paysage urbain, j’ai été impressionné par le vide laissé par la disparition des deux tours. C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de me lancer dans la musique de manière définitive. Elle, au moins, ne changera jamais. Tu n’as pas envie de revoir Beyrouth s’effondrer une deuxième fois. Ce moment symbolique est resté très important pour moi.

Plus d’informations :

Ibrahim Maalouf sera en concert aux Etats-Unis le mois prochain :

Le 11 janvier au Poisson Rouge à New York, 18h.

Le 14 Janvier au Lycée Français de New York, 19h.

 

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