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Isabelle Huppert en plein chaos

Isabelle Huppert est à New York en compagnie de la réalisatrice Claire Denis pour la sortie américaine de White Material. Dans ce film, elle incarne Maria Viale, une exploitante agricole en Afrique qui refuse de quitter sa terre alors que la guerre est à sa porte. Claire Denis y raconte l’échec post-colonial avec une poésie éblouissante, une rage et un désespoir que l’actrice habite magistralement. Entretien.

Dans vos films précédents, Home d’Ursula Meier (2008) et Un barrage contre le pacifique de Rithy Panh (2009), vous incarnez déjà des des personnages attachés à leur terre, qui refusent de partir… Qu’est ce qui vous a donné envie de faire White Material ?

En réalité c’est chronologiquement le film de Claire que j’ai tourné en premier, suivi de Home et du Barrage contre le pacifique. A vrai dire je n’ai eu aucun mal à me décider pour White Material. C’est plutôt pour les autres films que cela m’a posé des difficultés, parce que les sujets se ressemblaient beaucoup : le colonialisme, le rôle d’une mère avec ses enfants, être attaché à une terre que l’on refuse de quitter. Et puis finalement c’est devenu la raison pour laquelle j’ai voulu faire ces films. C’était assez amusant de vivre ces trois expériences dans la même année, dans des contextes si différents et en parcourant des régions du monde dans lesquelles je ne  me serais pas forcément rendue : la Bulgarie, le Cambodge, le Cameroun…

A l’origine il y avait votre envie d’adapter le roman de Doris Lessing, The grass is singing

J’avais trouvé ce roman extraordinaire et j’ai demandé à Claire si cela l’intéressait. Elle trouvait la problématique un peu dépassée, ou en tout cas la manière dont cela était traité dans le livre de Doris Lessing. Dans le roman, l’héroine est une sorte de Madame Bovary d’Afrique du Sud, un peu victime de ce qui lui arrive. Elle tombe amoureuse de son boy et transgresse quelque chose de tellement innaceptable pour l’époque qu’elle en devient folle. Claire a finalement décidé de garder l’histoire de cette femme blanche en Afrique, mais au fond elle crée un personnage qui est quasiment le contraire de celui du roman. Une femme plus combative, dans un monde qui a quand même un peu évolué autour d’elle.  Aujourd’hui Maria Viale serait plutôt une héroïne de J.M Coetzee, dans son roman Disgrâce par exemple, un personnage beaucoup plus contemporain.

Maria ne semble pas concernée par ce qui arrive, ni politisée, ni engagée et c’est finalement ce qui va la perdre. Quel est son rapport au monde ?

Maria ne voit pas les problèmes là où ils existent. Elle continue de faire travailler les ouvriers malgré le danger qui croît autour d’elle, la guerre imminente. Je crois que quelque chose la dépasse, une sorte d’utopie dans laquelle elle est prise presque jusqu’à l’aveuglement. Jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une sauvagerie dans laquelle l’humanité va être plongée, l’être humain revenant à son état le plus primitif. C’est ce qui arrive à la fin du film.

Comment avez vous construit le personnage de Maria Viale ?

Moi je n’ai rien construit du tout, je me suis simplement laissée porter parce qui était écrit. C’est une femme qui se définit avant tout par sa résistance physique, ce n’est pas un personnage qui réfléchit. Elle a quelque chose à mener à bien, qui est finalement la métaphore de toute sa vie : rester.

Est-ce qu’elle vit comme une expatriée ?

Dans l’histoire de Maria, tout d’un coup on ne parle plus de territoire en terme de propriété mais d’identité, d’espace mental. Ces agriculteurs blancs ne se définissent pas par ce qu’ils ont mais par ce qu’ils sont : leur travail, leur famille, leur attachement à la terre. C’est pour cela que le conflit ne trouve pas d’issue possible, de résolution. Cela rend compte tout d’un coup d’une approche assez différente du colonialisme, et c’est en cela que le film est très puissant.

Comment s’est passée votre collaboration avec Claire Denis ?

Claire a une vision très forte du film, et on sent qu’il faut la laisser accoucher de cela. Le scénario en rendait déjà compte mais au montage le film a encore beaucoup changé et elle a eu raison. Cela rend encore mieux de ce chaos à la fois extérieur et intérieur avec ce que cela comporte comme lignes fracturées dans la narration. Quand on accouche d’une œuvre comme cela, il faut laisser l’autre dans son errance et c’est quelque chose que j’aime beaucoup. D’autant plus que dans le travail des scènes, malgré cette chose un peu erratique,  Claire est très simple, très disponible.

Comment vous sentez-vous à New York ?

Ce que j’aime c’est arriver ici, c’est toujours une excitation. J’adore New York. J’ai joué deux fois au théâtre, j’y ai tourné un film il y a quelque années, Heaven’s Gate de Michael Cimino. Je connais d’ailleurs assez bien les Etats-Unis, j’y ai passé tout l’été et j’aime beaucoup voyager dans le pays, même si cela ne veut pas dire que je suis  toujours en phase avec ce que le pays propose. C’est sûrement un peu cliché de dire que l’on est porté par cette ville, mais lorsque l’on est de passage, je suppose que l’on a vraiment les bons côtés. Cela doit être autre chose d’y vivre .

Quels sont vos projets ?

Il y a la sortie de deux films, I am not a fucking princess de Eva Ionesco, que j’ai rencontrée sur le tournage de White Material, et  Mon pire cauchemard d’Anne Fontaine , une comédie avec Benoit Poelvoorde. Puis je pars dans quelque jours en tournée jouer Un tramway nommé désir, mis en scène par Krzysztof Warlikowski. J’irai ensuite aux Philipinnes tourner le  film de Brillante Mendoza  et je retrouverai  Michael Hanneke pour son prochain projet. Et puis après,  je vais peut-être m’arrêter un peu…

Infos pratiques :

Rétrospective des films de Claire Denis du 10 au 18 novembre 2010 à l’IFC, New York : //www.ifccenter.com/

Sortie américaine de White Material le 19 novembre 2010.

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