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Jean-Jacques Rousseau : Des Notes et des Lettres

À l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, suivons-le de Genève à Chambéry auprès de sa protectrice, Mme de Warens, où le jeune homme sentimental fit son éducation littéraire et musicale.

Les Alpes, en particulier la Haute-Savoie et la Savoie, ont profondément marqué Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et ont servi de cadre à ses années de formation. Ayant en mains les premiers livres des Confessions, où Jean-Jacques Rousseau s’est si complaisamment raconté, suivons-le de Genève, où il naît le 28 juin 1712, à  Chambéry auprès de sa protectrice, Mme de Warens.

Dès le début de l’ouvrage, il se livre: “Je suis né à Genève en 1712 d’Isaac Rousseau, citoyen, et de Suzanne Bernard, citoyenne. Je naquis infirme et malade; je coûtai la vie à ma mère et ma naissance fut le premier de mes malheurs.

À l’âge de 15 ans, Rousseau, issu d’une famille protestante d’origine française, est mis en apprentissage chez un graveur. L’enfant timide et orgueilleux supporte mal la brutalité de son patron qui, en outre, lui interdit de s’adonner à sa passion, la lecture. Un dimanche de mars 1728, il décide de s’enfuir. Le voilà donc, à seize ans, sans un sou, sur les routes de Savoie où il ne connaît âme qui vive. Il est recueilli par l’abbé de Pontverre, qui se met en devoir de convertir au catholicisme ce jeune calviniste et, muni d’une lettre de recommandation, l’envoie à Annecy chez une certaine Mme de Warens.

L’Éducation sentimentale de Rousseau

Françoise-Louise de La Tour, baronne de Warens (1699-1762), elle-même convertie au catholicisme, recevait une pension des autorités civiles et religieuses savoyardes pour accueillir chez elle, en cette région limitrophe des terres de la Réforme, les nouveaux convertis. C’était une femme généreuse, fervente et cultivée, qui permit au jeune Rousseau d’acquérir une formation intellectuelle et artistique avant d’entrer dans le monde.

Dans les Confessions, Rousseau a immortalisé leur première rencontre à Annecy: “C’était le jour des Rameaux de l’année 1728 (….) dans un passage derrière sa maison entre un ruisseau à main droite  (….) et le mur de la cour à gauche, conduisant par une fausse porte à l’église des Cordeliers (de nos jours, la cathédrale Saint-Pierre).

Il lui adressa timidement la parole: “Elle se retourna à ma voix. (….) Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée. Je vis un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceurs“. Du lieu de cette rencontre il écrira: “Que ne puis-je entourer d’un balustre d’or cette heureuse place!“, souhait qui fut exaucé plus tard avec l’érection d’un petit monument surmonté d’un buste de l’écrivain.

Pour dévote qu’elle fût, Mme de Warens était loin d’être insensible à la gent masculine. Nul doute que la jeunesse de Jean-Jacques ait trouvé en elle une âme réceptive. Elle offrit de l’héberger chez elle. Il avait seize ans, elle en avait vingt-huit. Il l’appela “maman”, elle l’appela “petit”. Il ne fallut pas longtemps avant que le “petit” ne devienne son amant. Elle l’initia non seulement aux mystères de la religion, mais également aux plaisirs de l’amour et lui ouvrit les portes de la bonne société savoyarde. L’adolescent qu’il était encore croyait avoir trouvé auprès d’elle la sécurité affective qu’il ne cessait de chercher.

Bonheur et insouciance aux Charmettes

Si son amour est né à Annecy, c’est à Chambéry que Rousseau a vraiment vécu sa passion pour Mme de Warens. En 1731, Mme de Warens quitta Annecy pour Chambéry et acheta aux portes de la ville, la propriété des Charmettes, maison bourgeoise agrémentée d’une terrasse et d’un jardin. Un bel escalier de pierre menait à l’étage qui comprenait seulement deux chambres, pudiquement séparées par un petit oratoire. C’est aux Charmettes où il fit un séjour de cinq ans (jusqu’en 1742), qu’il connut auprès de “maman” toute la simplicité du bonheur: “Ici commence le court bonheur de ma vie, ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu“.

Dans ce lieu enchanteur qui laissa une profonde empreinte sur son caractère, l’adolescent s’éveilla à l’amour et à la découverte de la nature et de la musique. Durant cette période décisive, le moindre fait fut gravé à jamais dans sa mémoire, telle cette petite pervenche bleue que lui montra un jour Mme de Warens et dont l’évocation trente ans plus tard, fera ressurgir le passé. Au crépuscule de sa vie, c’est avec une mélancolie lancinante qu’il se tournait vers cet âge d’or de sa jeunesse que son imagination embellissait encore.

Il décrit dans les livres V et VI des Confessions et dans la dixième promenade des Rêveries, “ce séjour du bonheur et de l’insouciance”, sans d’ailleurs pouvoir toujours dire ce qu’il éprouvait: “Encore si tout cela consistait en faits, en actions, en paroles, je pourrais le décrire, et le rendre en quelque façon mais comment décrire ce qui n’était ni dit, ni fait, ni pensé même, mais goûté, mais senti, sans que je puisse énoncer d’autre objet de mon bonheur que le sentiment même.

Loin d’être oisif aux Charmettes, il étudiait l’histoire naturelle, la géométrie, la musique, lisait les grands philosophes du XVIIème. Puis il vaquait à maints travaux manuels. Chaque matin, levé avant l’aube, il attendait sous la charmille que les persiennes de la chambre de “maman” soient ouvertes pour aller l’embrasser. “Je me levais avec le soleil, je me promenais et j’étais heureux; je voyais maman et j’étais heureux“, écrivait-il ajoutant: “S’il est une petite ville au monde où l’on goûte la douceur de  vivre, c’est Chambéry.

Un maître de musique appelé Rousseau

L’auteur de La Nouvelle Héloïse, du Contrat social et de l’Émile ou de l’Éducation a mis longtemps avant de découvrir sa véritable vocation, l’écriture. À l’automne 1731, il travaille, sans grand plaisir, comme employé du cadastre au château des ducs de Savoie à Chambéry. Il s’empresse de quitter cet emploi. Il se considère alors surtout comme musicien et préfère de loin être maître de musique auprès des jeunes filles de la bonne société d’Annecy et de Chambéry. Il suit des leçons de chant, joue de la flûte à la cathédrale, dirige de petits concerts et compose des cantates. Il confiera dans les Confessions, I VIII: “Il faut assurément que je sois né pour cet art puisque j’ai commencé de l’aimer dès mon enfance (….)“.

C’était un musicien autodidacte, compositeur de peu de métier qui fut cependant un témoin essentiel des pratiques musicales de son temps. Il devint durant la deuxième moitié du XVIIIe, une sorte de chef de file d’opinion, redouté et écouté. L’apogée de sa carrière musicale fut son opéra-comique Le Devin du village, présenté en 1752 à Fontainebleau devant le roi Louis XV, et qui suscita l’engouement avec ses mélodies simples et naturelles contrastant avec le style majestueux alors à l’honneur. Ses prises de position contre Rameau au moment de la “Querelle des Bouffons”, son Dictionnaire de la musique, ses nombreux articles sur la musique dans l’Encyclopédie le placèrent au premier rang des musiciens de son temps et son influence fut considérable sur l’avenir de la musique française.

S’il fut profondément heureux aux Charmettes, il y fut aussi amèrement triste, et à partir de 1738 la demeure ne ressemblait plus en rien au refuge d’une idylle sentimentale. Il souffre de se voir supplanté dans le cœur de sa maîtresse par un rival, un certain Wintzenried, qui avait pris sa place, comme il en avait lui-même remplacé un autre, dix ans plus tôt.

Dès lors, la maison connut une atmosphère d’orage et à partir de 1739, il se retrouvait le plus souvent seul aux Charmettes, lisant ou écrivant et livré à sa jalousie. Ceci jusqu’en 1742, date à laquelle il partit pour Paris, vers une autre vie.

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