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Jean Le Gall croque Pierre Bourgeade

On compte peu d’écrivains et ceux qui se font la malle laissent plus d’inédits que de suppléants. La place littéraire de Pierre Bourgeade, abandonnée depuis peu, restera longtemps inoccupée. Le styliste qu’il était se faisait un monde des corps, les déshabillait au moyen de littérature, non pour ce désir assez vain de choquer, mais pour nous déshabiller davantage.

“Si le bon Dieu existait, qu’il eût fourgué dans sa poubelle quelques tonnes d’acier, de verre, de béton, mélangé à tout ça quarante races humaines, et renversé sa poubelle sur l’Hudson, alors il eût créé New York”.

Ces premiers mots préparent aux autres car il n’est ici pas question de gazouillis ou encore d’écureuils de Central Park qui eussent été tristes, bègues ou syndicalistes. Autant l’écrire : New York Party fut un choc en 1969 et nous étions quelques-uns à espérer sa réédition – sans trop y croire compte tenu de « l’époque », cette besogneuse prude qui partout se ment en s’affichant dilettante et libérée.

L’histoire  est donc celle de New York, ville sans cesse remplacée par une autre. Une jeune fille, spectaculairement belle, bien qu’aucun détail nous renseigne davantage, évolue dans le Manhattan de la fin des sixties. Du Bronx à l’East End, ses pieds pris dans la mélasse de goudron fondu et de chewing-gum, elle raconte le LSD, les parties aux énièmes étages, les fillettes couvertes de nylon, les journaux qui tourbillonnent dans les angles comme des ailes déchirées, la télévision libre, les combats de femmes dans les parkings, les meurtres toutes les soixante-cinq secondes, ceux qui brûlent ostensiblement leurs cartes d’électeurs parce que d’autres sont au Vietnam et déjà, l’antinomie apparente qu’il y a entre les dollars et la liberté. C’est le bordel sonore et visuel, un grand désordre fait de violence et de possibilités.

L’héroïne se pique de tout (un seul jeu de mot, puis-je ?), obéissant à ce que les autres désirent. Les plaisirs, saphiques ou conventionnels, les drogues, l’argent, elle prend, elle s’offre, son corps accroche les hommes et les ennuis. Elle survit quand même alors que beaucoup tombent, ceux qui lavent les vitres des buildings ou encore les gangsters. Son ancien amant, braqueur de banques, grille en direct à la télé, assis sur la fameuse chaise ad hoc ; elle voit cela « sur le canal dix-sept, par hasard, cinq minutes, entre une publicité automobile et Miss Monde prouvant que le dépilatoire Veet est le meilleur ».

Croyez bien, pourtant, que le sujet principal n’est pas la dégradation de la jeune fille et de la ville. Et ce qu’il y a d’épatant dans cet enfer où « tout fut rien », c’est que ce même « tout » fut aussi dégueulasse que séduisant. Cette balade, c’est une expérience de la liberté. Y coexistent le reportage et la littérature, les brûlures de la jeune femme et les néons de Broadway. Aussi, les descriptions hallucinées n’empêchent pas la ville de se tenir debout car New York fut, il y a longtemps, un spectacle véritablement extraordinaire.

Quant à Bourgeade lui même, il disait aimer l’Amérique et son entreprise impossible du tout-est-possible. Mais plus encore, il aimait trouver de l’érotisme sous les réalités, liant l’écriture à l’image comme on pourrait nouer les poignets de sa moitié. La littérature ne doit pas être de tout repos.

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