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Jean-Marie Le Clézio : une voix qui porte

Le Pen World Voices Festival a démarré sa série de rencontres en beauté à New York avec l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio. Le lauréat du prix Nobel de littérature 2008, ambassadeur de la langue française, a trouvé, en anglais, les mots pour faire entendre sa voix unique. D’autres évènements, avec à l’affiche des écrivains du monde entier, dont Muriel Barbery, l’auteur de L’Élegance du Hérisson, sont programmés toute la semaine.

L’entrée sur scène du prix Nobel de littérature aurait pu être solennelle, mais l’arrivée de Jean-Marie Le Clézio, immense et droit, accompagné de son interlocuteur d’un soir le journaliste  américain du New Yorker Adam Gopnik, de taille nettement plus modeste, a surtout déclenché les rires du public dans la salle comble du 92nd St. Y.

Parmi les spectateurs, Barbara et Gérald qui prennent tous deux des cours de français au French Institute Alliance Fançaise de New York ( Fiaf ) et qui justement étudient L’Africain de Le Clézio, comme l’attestent les nombreux commentaires apposés en marge de l’exemplaire de poche de Barbara. Violette, elle, du New Jersey mais Française de cœur, tient dans ses mains un exemplaire d’un essai Ballaciner, acheté en France l’automne dernier  quand les ouvrages du tout récent prix Nobel de littérature se sont mis à embellir les vitrines des librairies. Elle espère qu’une séance de dédicace suivra… Jim est venu par curiosité mais, comme les autres,  repartira enchanté par l’heure passée avec l’écrivain.

Pour un homme qui n’a jamais caché son aversion pour les interviews ou les apparitions publiques, J.-M.G. Le Clézio s’est prêté au jeu avec aisance et humour, ménageant ses effets, aidé en cela par Adam Gopnik qui l’amènera en 50 minutes à évoquer ses racines, ses années formatrices, les méfaits du colonialisme et le rôle de la littérature…

Il est toujours un peu difficile de savoir où J.-M.G, le voyageur, a posé ses valises. En fait, il vit depuis plus de trente ans à Albuquerque au Nouveau-Mexique où il enseigne le français. « Avant cela je vivais à Mexico mais c’était devenu un endroit trop dangereux pour élever une famille avec de jeunes enfants, donc on a fait comme beaucoup de Mexicains, on a traversé la frontière… »

Une de plus pour l’auteur de Désert, Onitsha ou Ourania qui est né à Nice en 1940 pendant la Seconde Guerre mondiale. « Je n’ai pas une connaissance historique de la guerre. Elle est liée à des expériences, des sensations. Je me souviens des bombardements par les Canadiens qui voulaient toucher les positions allemandes, le bruit…Je me suis retrouvé au sol, tremblant… Ou encore de la faim qui me tenaillait. Je me revois mendiant de la nourriture le long de la route où passaient les soldats américains qui distribuaient du pain et des chewing-gum. »

Il est né à Nice donc mais ses parents sont Mauriciens et J.-M.G.Le Clézio ne manque jamais une occasion de revendiquer sa double appartenance. « Je ne parvenais pas à considérer la France comme mon pays… J’ai dû, enfant, trouver ma place et je l’ai trouvé dans les livres… » C’est donc dans la bibliothèque de sa grand-mère qu’il découvre le monde, notamment à travers les dictionnaires où il apprend le destin tragique des Indiens du Pérou et les civilisations disparues qui l’ont toujours fascinées.

Le jeune homme n’est pourtant pas seulement un rat de bibliothèque… Il exprime sa chance d’avoir grandi dans des paysages aussi exceptionnels qui rendaient la guerre d’Algérie, si proche, de l’autre côté de la Méditerranée encore plus insupportable.
« Certains de mes amis à l’époque  ont été tués en Algérie… Je voulais fuir la France et ses guerres coloniales. Mais j ‘ai aussi eu la chance de pouvoir lire Camus sous les oliviers. »

Camus qui reçut le prix Nobel de littérature en 1957 et qui pendant son discours tenta d’expliquer pourquoi il ne pouvait choisir son camp pendant le conflit algérien. « Je l’aime pour cette impossibilité de faire un choix, cette faiblesse… La littérature n’est pas là pour apporter des solutions, donner des affirmations mais pour poser des questions. »

J.-M.G Le Clézio dont le premier roman, publié lorsqu’il avait 23 ans, Le Procès-Verbal (The Interrogation, 1963), fut marqué du sceau Nouveau Roman pour ses expérimentations stylistiques, se sentait en fait « plutôt proche du mouvement du roman juif new-yorkais… J’étais plus attiré par J.D.Salinger (A perfect day for Bananafish, 1948, The Catcher in the Rye, 1951) que je trouvais plus rebelle. »

Surtout, à cette époque, Le Clézio est touché par une nouvelle génération d’écrivains nés dans colonies françaises d’Afrique ou dans les Caraibes, qui expriment dans la langue française, celles de l’oppresseur, leur souffrance et leur soif de liberté.
« J’ai toujours été sensible aux méfaits de la colonisation… Je viens d’une famille de “colons” de l’île Maurice. Je comprends parfaitement ce que Faulkner raconte dans ses romans, le sentiment de culpabilité ressentis parce qu’on est descendant de propriétaires d’esclaves. Lorsque je suis allé rejoindre mon père qui était médecin militaire au Nigéria, une colonie anglaise mais ce n’était pas mieux pour  la population locale, j’ai été témoin de scènes très violentes. »

À ce point J.-M.G Le Clézio, qui a un chat dans la gorge, sort de sa poche une boîte de pastilles qu’Adam Gopnik prend un visible plaisir à décrire pour l’audience : couverte de photos de membres de l’Administration Bush barrées avec le mot indictment (mise en accusation).
Le temps d’avaler la pastille, et il retrouve sa voix pour souligner que la littérature est le meilleur moyen d’entendre celles du monde… « Et Le Pen  World Voices Festival  est une des rares occasions où c’est possible… J’adore ce nom World Voices… »

Infos pratiques :

Les livres de J.-M.G. Le Clézio sont disponibles en français chez Gallimard. (L’Africain, 2004 est publié au Mercure de France.)

Bibliographie complète : www.nobelprize.org

Programmes et réservations pour le Pen World Voices Festival :
www.pen.org

 

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