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Joël Chenet, le défenseur français du patrimoine alaskain

A 63 ans, Joël Chenet est une personnalité locale de Kodiak. Sur cette petite île, au sud de l’Alaska, il tient un restaurant avec sa femme Martine, aide les pêcheurs à mieux vendre leurs produits, défend le patrimoine naturel de l’Etat et fait la promotion du poisson local jusqu’en France.

Un chef tourangeau qui se pose en tant que défenseur du patrimoine gastronomique d’une partie de l’Alaska, l’histoire est assez rare pour être racontée.

Depuis dix ans, Joël Chenet a élu domicile à Kodiak, petite ville au nord-est d’une île éponyme située dans les eaux du Pacifique. Avec sa femme, Martine, ils sont les seuls Français de ce petit coin d’Alaska. Ensemble, ils tiennent Millbay Coffee, un café-restaurant. « On rôti notre propre café et notre spécialité, c’est de servir du poisson frais à nos clients. »

Chose qu’il n’était pas possible de faire avant que ce pêcheur de brochets, amoureux des bords de Loire, ne demande un permis spécial auprès des autorités locales de la santé, de la pêche et de la chasse. « Personne ne l’avait jamais fait avant et ça me rendait dingue de ne pas pouvoir servir un produit frais », se souvient Joël.  «  Les restaurants servaient du poisson pêché à Kodiak, puis préparé et congelé à Seattle et renvoyé ici. Pour avoir un produit frais, il fallait se tourner vers les usines de poissons, et en acheter en grosses quantités, par tranche de 100 kilos. Le permis a développé un marché important. »

A Juneau pour sauver Bristol Bay

Une grande avancée pour la gastronomie en Alaska. Outre le pouvoir de consommer tout de suite et local, Joël Chenet est aussi très impliqué dans la défense de Bristol Bay. Pebble Limited Partnership (PLP) , un consortium de sociétés minières multinationales, aurait en effet le projet d’implanter un des plus grands complexes miniers, de 52 kilomètres carrés dans cette large baie sur la côte Ouest, ouverte sur la mer de Béring, L’extraction de l’or massif, du cuivre et du molybdemum nécessiterait également la construction d’un barrage de 214 mètres de haut et de plus de trente kilomètres de large, dans une région sismiquement active (en 1964, un sésisme de 9,2 sur l’échelle de Richter avait dévasté Anchorage).

« Tous les produits chimiques utilisés pour extraire les minerais et gardés par le barrage, risquent d’aller dans l’eau en cas de fissure de la plaque tectonique à l’ouest »,insiste Joël Chenet. « C’est ici que 53% des saumons rouges d’Alaska sont pêchés. Cela détruirait toute la vie et l’économie des villages qui sont autour et qui ne vivent que de cela. »

Le chef a ainsi quitté en mars dernier les cuisines de son restaurant à Kodiak pour les couloirs du capitole de Juneau, la capitale fédérale de l’Alaska. « Je suis allé voir les sénateurs pour leur dire que les pêcheurs et les habitants de la Baie de Bristol avaient besoin de l’Environmental Protection Agency pour les protéger. »

Un Tourangeau à travers le monde

S’il a été adopté par les natifs de cet Etat américain, Joël Chenet est né bien loin d’ici, à Tours. Après avoir obtenu le titre de meilleur apprenti de France en 1967 puis avoir été reçu comme compagnon du Tour de France en 1969, il décide de partir à Brighton, en Grande-Bretagne, après son service militaire.  « En sortant de l’armée, j’ai pris le goût au voyage », se souvient-il. Zurich, puis Frankfort, il part ensuite pour Johannesburg, avant d’ouvrir un hôtel à Madagascar en 1972.

« J’y suis resté deux ans et puis j’ai dû partir en 1974 à cause de la révolution. » En 1976, il se laisse alors tenter par les Etats-Unis. Le consulat de France à New York l’embauche pour concevoir les menus lors des réceptions du bicentenaire des Etats-Unis. Après un passage à l’hôtel The Pierre, il prend la responsabilité des cuisines du Citicorp center, un des plus hauts buildings de Manhattan.

Au début des années 1980, le Français débute alors un vrai périple culinaire à travers sur la côté Est.  Ouverture d’un hôtel à Stowe, dans le Vermont, passage par Boston, puis Cape Cod, il devient ensuite responsable des cuisine d’un restaurant à Syracuse pendant quatre ans, avant de prendre le poste de  chef exécutif à The Buffalo Club, un des plus ancien club privé des Etats-Unis, au nord de l’Etat de New York.

Promouvoir les produits de la mer à Kodiak

Après avoir passé pendant trois ans de suite ses vacances à Kodiak en Alaska, Joël Chenet et Martine, sa femme, décide alors de s’y installer définitivement en 2000. Il se lie d’amitié avec des pêcheurs locaux, part avec eux sur leurs gros bateaux pour découvrir leurs techniques et fait la promotion. « Au début, les gens était un peu sceptiques, comme partout quand un nouvel étranger arrive. Mais ensuite, grâce à mon travail, les habitants m’ont toujours très bien considéré », assure le chef.

Tellement, que grâce à son expérience dans les cuisines de restaurant, il aide  les pêcheurs à changer leurs pratiques. « Je travaille avec eux sur la qualité et le contrôle des portions.»

Il a même été fait « Ambassadeur des produits durables de la mer », par l’aquarium de Monterey en Californie et fait des démonstration pour l’Alaska seafood marketing Institute (Asmi) toujours dans un objectif de promotion.  Il y a quelques jours, cet infatigable militant gastronome a reçu une délégation française de chefs, dont Guillaume Gomez, le chef adjoint au Palais de l’Elysée. Pour montrer la qualité du poisson de l’Alaska et faire découvrir d’autres espèces à faire goûter aux palais de l’Hexagone.

Aujourd’hui, à 63 ans, Joël Chenet ne compte pas prendre sa retraite tout de suite. Il est en train de développer une ligne de plats préparés de poissons avec les Chouniag, nom d’une tribu de natifs qui vient de se lancer avec lui dans les affaires.

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