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John Malkovich : « Au cinéma on passe son temps à regretter »

On aurait aimé être dans la peau de John Malkovich lorsqu’il agrippa en avril 2008, lors de la cérémonie des Molières, la statuette récompensant le meilleur metteur en scène pour Good Canary de Zach Helm. Une belle marque de reconnaissance au pays de l’exception culturelle, même pour le plus européen des acteurs américains. Entretien – dans la langue de… Molière bien sûr – avec l’inoubliable Valmont des Liaisons dangereuses, en passe de devenir un monstre sacré.

Philippe Le Guay : Comment avez-vous été amené à diriger Good Canary ?

John Malkovich : Il y a cinq ans, j’avais mis en scène une pièce de Terry Johnson, Hysteria et ça s’était plutôt bien passé. Avec les producteurs, nous avions tous envie de retravailler ensemble et on a cherché une pièce qu’on pouvait monter. À l’origine, je devais créer Good Canary en anglais avec une actrice américaine, et le projet ne s’est pas fait. J’ai fait traduire la pièce et mes producteurs l’ont vraiment aimée. Le vrai pouvoir de la pièce est dans la construction du langage. Il faut savoir trouver l’équivalent en français, sinon on comprend l’histoire, mais pas l’esprit. C’est une langue qui sollicite les émotions… Le Marigny n’était pas disponible et nous sommes venus au Théâtre Comédia que j’aime beaucoup. On peut développer des vraies idées visuelles parce que le plateau est large et profond, la scène convient parfaitement.

P.L.G. : Avec Steppenwolf, votre compagnie de théâtre de Chicago, vous avez mis en scène de nombreux spectacles ?
J.M. : Oh oui, au moins une cinquantaine.

P.L.G. : Il vous arrivait parfois de jouer dedans ?
J.M. : Ça dépend… Les directeurs de théâtre préfèrent que je joue sur scène, ça implique que je vais être là trois mois. Comme je suis un acteur connu au cinéma, le public vient. On peut dire que c’est un peu triste, mais c’est comme ça que les choses marchent… Mais je ne pouvais pas jouer dans Good Canary car les personnages ont moins de cinquante ans. Je suis donc trop vieux pour le jouer. C’est une pièce écrite par un jeune homme, Zach Helm.

P.L.G. : Comment résumeriez-vous l’argument de la pièce ?

J.M. : Je ne sais pas si une pièce doit avoir un « argument ». Bon, le thème central, c’est l’inverse de la chanson des Beatles : All you need is love. La pièce dit plutôt que l’amour ne suffit pas. C’est l’histoire d’un couple qui est profondément amoureux mais ça ne suffit pas pour marcher…

P.L.G. : Ce serait plutôt Love is not enough.
J.M. : Oui. La pièce suggère que l’amour dans la vie est une question de timing. Tout dépend de l’endroit où vous en êtes à une époque de votre vie, ce que vous êtes en train de résoudre… Que ce soit la santé, l’ambition, le passé. Dans nos vies, il y a des choses qui arrivent qui sont imprévisibles. Je ne veux pas trop dévoiler l’histoire car il y a des surprises qu’il faut préserver. Cette femme, jouée par Cristiana Reali, est complètement droguée… Elle se bourre de médicaments, de façon maniaque. On découvre que dans son histoire, il y a des questions d’abus sexuel, des choses qui pèsent lourd… Ce sont des personnages très forts.

P.L.G. : La peur de la sexualité fait partie de nos hantises contemporaines.
J.M. : Les gens ont compris qu’il est plus facile de vivre une relation virtuelle avec quelqu’un que vivre une relation réelle. Avec la Seconde Guerre mondiale, les femmes se sont mises à travailler, et le travail des femmes a complètement transformé les relations entre les sexes. Aujourd’hui, une femme n’est plus obligée de rester avec un homme si elle n’est pas heureuse. Tout a changé avec la révolution sexuelle de 68. C’était la grande époque de permissivité, chacun était libre de faire ce qu’il voulait. Maintenant, avec le sida, c’est devenu plus compliqué. Et entre les jeunes, il y a aussi une méprise sur les relations monogames de longue durée. Ils ont vu très souvent leurs parents divorcer. Ils savent qu’il n’y a plus le prince et la princesse qui vivent heureux avec beaucoup d’enfants… Aujourd’hui, on aurait tendance à soulager la tension sexuelle plutôt que d’avoir une vraie relation. Parce que c’est difficile, il faut travailler dessus tout le temps. La relation entre un homme et une femme, c’est comme savoir prendre une vague. La vague arrive et on recule, on doit trouver la bonne place. C’est comme un surfeur, comme Brice de Nice, baby casse, baby casse… sauf qu’ici, la vague existe réellement, elle n’est pas imaginaire !
P.L.G. : Ce que vous dites sur la sexualité me donne envie d’évoquer le libertinage du XVIIIe et bien sûr, votre rôle de Valmont dans Les Liaisons dangereuses.
J.M. : Ah…

P.L.G. : Ça vous fatigue qu’on vous parle toujours de ce rôle ?

J.M. : Non pas du tout. En fait je n’en parle pas si souvent. Le livre de Laclos est évidemment un des plus grands romans épistolaires de tous les temps. Les personnages sont magnifiquement écrits. Obsédés par le pouvoir, par le jeu, par le besoin de sentir qu’ils peuvent vaincre l’autre sexe. Mais ils sont aussi enfantins, incroyablement drôles. Valmont et Merteuil ont tous les deux un courage total. Au lieu de dire « je sens quelque chose pour quelqu’un d’autre qui peut profondément me changer », ils préfèrent le nier jusqu’au bout. Et même en mourir. Pour aller jusque-là, il faut une espèce de courage.

P.L.G. : Dans le film, comme dans le roman, la sexualité est vécue comme un rapport de pouvoir.
J.M. : Ils sont prisonniers de règles qu’ils ont fabriquées ensemble. Même si Valmont aimerait dire la vérité, il ne peut pas… À la fin, ils sont aussi rattrapés par la société. En fait, ils ont peur de leurs propres sentiments. Ils ont peur de perdre, peur de vivre, peur de sentir, peur de laisser quelqu’un d’autre avoir le pouvoir sur eux. Ce sont des rôles magnifiques.

P.L.G. : Comment avez-vous approché ce rôle avec Stephen Frears ?
J.M. : En fait, ce n’est pas Stephen qui m’a proposé le rôle. Quand Stephen est arrivé sur le film, j’étais déjà choisi par une productrice de la compagnie Lorimar. Initialement, c’était Volker Schloendorff qui devait faire le film, mais tout d’un coup Volker s’est retiré et les producteurs ont approché Stephen.

P.L.G. : Vous vous connaissiez déjà ?
J.M. : Nous nous étions rencontrés une dizaine d’années auparavant. Il devait tourner un film produit par Ismael Merchant, il était question que je joue un rôle. Nous avons déjeuné à Londres, et à la fin du déjeuner je lui ai dit que non seulement je ne ferai pas le film, mais je lui ai suggéré aussi de ne pas le faire ! Il a suivi mon conseil et le film ne s’est jamais fait. Mais il faut vous dire que j’avais eu une mauvaise rencontre avec le rôle de Valmont.

P.L.G. : Ah bon ?
J.M. : Avec ma compagnie Steppenwolf, nous étions à New York en train de jouer trois pièces et on a décidé de faire une lecture de la pièce des Liaisons dangereuses adaptée par Christopher Hampton. Au bout de quelques pages, on a tous voulu arrêter. On a été obligés de voter pour continuer ! Comme l’a très bien dit Baudelaire, Les Liaisons, c’est de la glace qui brûle.

P.L.G. : C’était trop violent pour que vous ayez envie de le mettre en scène ?

J.M. : Non, c’était trop triste. Triste parce que c’est cruel, triste parce que c’est enfantin. Il y a aussi beaucoup de drôlerie. Dans le roman, les personnages ont des réactions comme on peut voir dans Porky’s 2 ! Je ne pouvais pas continuer trois heures comme ça.

P.L.G. : Et finalement vous avez accepté de jouer Valmont avec Stephen Frears.
J.M. : Oui. Je dois vous avouer que nous ne nous sommes pas toujours très bien entendu. Il faut dire qu’il n’est pas facile et que moi aussi, je ne dois pas être très facile. Avec Stephen, nous avons toujours eu une relation mouvementée. Je l’adore profondément. Nous sommes comme des frères, des jumeaux qui se battent tout le temps.

P.L.G. : Quelle est selon vous sa plus grande qualité ?
J.M. : Stephen est l’un des rares metteurs en scène qui te regarde vraiment. Il te reprend et il te dit des choses qui t’aident vraiment. La plupart des metteurs en scène ne te disent rien. Ils ne savent pas, ils n’ont pas idée de ce que c’est qu’un acteur. Et du reste ça marche très bien ! Kiarostami travaille avec des non professionnels qui n’ont jamais fait de films de leur vie. Ils courent de l’école à la maison et ça marche très bien. Au cinéma, on n’est pas du tout obligé de travailler avec des acteurs, ce n’est pas le théâtre. Chaque année, des gens qui n’ont jamais fait de cinéma gagnent un prix à Cannes ou un Oscar… Je ne critique pas du reste. Je dis simplement que le cinéma, c’est autre chose.

P.L.G. : Ça peut marcher une fois mais pas deux…

J.M. : Dans La Déchirure que j’ai fait avec Roland Joffé, le rôle principal était tenu par un Cambodgien, Haing S. Ngor. Il n’était pas acteur au départ, il était gynécologue.

P.L.G. : Je crois que sa vie avait été proche de celle du personnage qu’il devait interpréter.
J.M. : Oui. Cet homme avait eu le malheur de passer sept ou huit ans dans un camp dirigé par les khmers rouges, et le film racontait l’histoire d’un prisonnier dans un camp. Il s’est révélé formidable dans le film.

P.L.G. : Vous dites que peu de metteurs en scène savent ce qu’il faut dire à un acteur.
J.M. : Au théâtre, les metteurs en scène travaillent avec les acteurs tout le temps, les réalisateurs c’est autre chose. C’est quoi le pourcentage des réalisateurs qui ont travaillé sur un plateau avec des acteurs ? En France, il y a Patrice Chéreau… c’est un grand metteur en scène, qui connaît le travail des acteurs.

P.L.G. : Qu’est-ce qui vous aide dans les indications du metteur en scène ?
J.M. : Un metteur en scène peut vous aider à trouver l’émotion d’une scène, mais ce qui importe, ce sont les choix d’ensemble. Tu fais un choix et le metteur en scène dit : « Il me semble que si tu fais ça, tu vas être obligé de faire ça dans la scène qui arrive. Je crois que cette direction n’est pas la bonne parce que tu oublies qu’avant cette scène-là tu as fait ça et ça. » C’est une réflexion sur les choix des acteurs. Frears est capable de dire ça, et Raoul Ruiz aussi.

P.L.G. : On sent que Ruiz ou Frears ne travaillent pas sur la psychologie.

J.M. : Même si parfois on se dispute avec Stephen, il est profondément là. Il te regarde. Il ne regarde jamais le moniteur vidéo, il reste à côté de la caméra et il te regarde toi. Je me souviens qu’on était en train de faire une scène, Michelle Pfeiffer et moi. On avait répété des dizaines de fois, c’était un plan séquence compliqué. Michelle et moi nous tournions sur nous-même et la caméra nous suivait sur toute la durée. Tout se passait très bien, tout le monde était content et Stephen a dit : « Non, ça ne va pas. Il faut que vous tourniez une fois de plus ». Nous étions furieux avec Michelle, et nous l’avons quand même fait. Plus tard, j’ai vu les rushes et je me suis rendu compte qu’il avait raison. Stephen a une idée, il sent bien ce qu’il faut obtenir. Même si parfois il peut avoir comme tout le monde une difficulté à le communiquer.

P.L.G. : On a l’impression qu’il peut être brutal…

J.M. : Non, jamais brutal. Plutôt aristocrate, comme un professeur de Cambridge. Ou alors glacial de temps en temps, ironique aussi. De toute façon, Les Liaisons est aussi pour moi un des meilleurs souvenirs de ma vie comme résultat en tant que film.

P.L.G. : Et Mary Reilly ?
J.M. : Le résultat me plaisait, mais le film n’a marché nulle part. On a eu des problèmes pour définir les personnages, pour finir le scénario, pour finir le tournage… Même si tout le travail était de grande qualité.

P.L.G. : C’est un film superbe, qui n’a pas vieilli.

J.M. : C’est un film très intéressant. Stephen savait qu’à un moment on a raté le chemin vers le film. Mais c’est ça aussi le cinéma. Le cinéma, c’est l’envers d’Édith Piaf qui chante : « Je ne regrette rien ». Au cinéma, la plupart du temps, on passe son temps à regretter…

Philippe Le Guay est scénariste et réalisateur de plusieurs longs-métrages, dont Le Coût de la vie (2003).

® Senso

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