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La chronique coup de poing de Jean Le Gall

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards(Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

Mon premier est un homme dans le corps gigantal d’un colosse. Mon second est une œuvre qui, au regard de ses promesses, n’a pas été ; elle tient concrètement dans un livre qui tiendrait dans la main d’un enfant. Mon troisième est une vie traversée par le génie d’exister, on appelle cela la poésie. Mon tout est un homme dans une œuvre, une œuvre dans un homme, tous deux envoyés en éclaireur aux prémices d’un monde moderne écrasé de civilisation. Ce mois-ci, nous ne parlerons que de l’un de ces détails qui brillent dans la constellation humaine et littéraire : Fabian Avenarius Lloyd, autoproclamé “Arthur Cravan”.

Car l’actualité nous offre mieux qu’un prétexte pour évoquer « le poète au pas d’ours » : Bertrand Lacarelle lui a en effet consacré un « essai » à ce point personnel et réussit que le résultat vaut beaucoup plus que cette sombre catégorie des livres qui, d’ordinaire, rassemble des machins doctes et dénués de tripes. Au contraire, Bertrand Lacarelle se hisse à la hauteur de son incroyable et fascinant sujet, avançant sur les épaules de Cravan, l’un et l’autre cherchant l’âme de leur siècle. L’auteur a une vue, une voix, un projet intuitif, et c’est également avec du style qu’il va jusqu’au fond du Mexique ; Lacarelle et Cravan : même combat.

« Arthur Cravan, précipité », Bertrand Lacarelle, Grasset

Cravan, donc. Il voit son premier jour en Suisse, au mois de mai 1887. Plutôt bien né, il est le neveu d’Oscar Wilde et on devine que son éducation consiste en un dressage classique sous les coups de trique des meilleurs collèges. Ceci étant les apprentissages échouent à le formater, ils ne sont d’aucune prise sur ce jeune homme qui mesure près de deux mètres et développe des passions qui seront les trois piliers de son mythe : l’art, la boxe et la poésie. Autant d’activités merveilleusement compatibles depuis qu’il entend donner le coup de poing aux artistes de son temps, de préférence les grandes références. KO les Gide, Apollinaire (avec lequel un duel fut déprogrammé), Marie Laurencin ; il n’a que vingt-cinq ans quand il terrasse à lui seul toute la clique moderniste de Montparnasse. Ses moyens sont d’expression : il publie une revue et donne des conférences, avec des intentions de scandale et de gloire puisque, à l’époque déjà, c’est la même chose. Mais tout son art doit à l’originalité de ses procédés, qu’ils soient purement poétiques (son écriture spontanée), ou qu’il s’agisse de régler le cas de quelques critiques contrariants en les toisant superbement, ainsi qu’un torero exécute parfois la passe dite du mépris : « allez-vous-en, petits spécialistes ». Conférencier de l’extrême, il promet de se suicider en public, les gens se pressent, accourent, pour finalement le voir gloser sur un sujet aussi pointu que l’entropie. On imagine leur déception.

C’est que le grand Arthur, ce « vitaliste », doit justement sa vitalité à son désir systématique de faire parler de lui ; il est l’œuvre qu’il nourrit à grandes cuillerées. Il devient ainsi champion de France de boxe amateur et cela lui paraît bien assez pour affronter le plus grand boxeur de tous les temps, Jack Johnson. Toute la presse en parle et le 23 avril 1916 il monte sur le ring installé dans les arènes de Barcelone, hésitant, la garde bien trop basse et la mâchoire au balcon, pour une supercherie de combat que Johnson achèvera à l’économie. Qu’importe, le concept de « Very Boxe » qu’il a inventé, où les vers sont censés se mêler au fruit du pugilat, vient de triompher. Nous tenons le premier dadaïste.

Marin, marchand d’art, voleur, bûcheron, cueilleur d’oranges, chauffeur, importateur et/ou exportateur de caleçons et de camisoles, tous ces différents métiers conjugués à sa dromomanie véloce, Londres, New York, Moscou, Berlin, Paris, l’Espagne, le Canada, New York encore (« New York ! New York ! Je voudrais t’habiter »), le Mexique, le rendent aussi bondissant, vaporeux et in-saisi-sable qu’un titan de silice. Il est partout, il est plusieurs : « Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux », « j’ai vingt pays dans ma mémoire et je traîne en mon âme les couleurs de cent villes ».

À courir ainsi de ses pas décuplés, il fait la planisphère et rencontre les grandes figures de l’avant-gardisme : Cendras, Apollinaire, André Breton (selon lequel Cravan faisait régner un « climat de pur génie »), Henry Miller, Marcel Duchamp… à la convoitise duquel il soustrait une femme, Mina Loy, qui comptera un peu plus que les milliers de millions de femmes que son désir gargantuesque aura envisagé. Mina est belle, intelligente, la poésie et l’art sont ses affaires précises. Elle sera la destinataire des lettres les plus urgentes, elle aura même un enfant de « l’ogre mélancolique » alors que celui-ci est porté disparu. C’est que tout se termine ainsi : au cours de l’automne 1918, Cravan aurait prit un bateau dans un port mexicain. On ne le reverra plus. Point. Le bateau ne semble pas avoir de nom et peut-être le golfe du Mexique est-il un sépulcre aux dimensions du géant. Mina passera cinq années à rechercher son mari, fidèle à lui-même, insaisissable et désormais imprescriptible.

Cravan a généré peu d’écrits, quelques secondes de cinéma muet et une fille, mais il a surtout laissé le chef d’œuvre météorique d’une vie de poète activiste. Il détestait le progrès, la politique, ces petits bras de la civilisation bourgeoise où « l’esprit de sérieux » gouvernera toujours. Il était excentrique en 1918, il serait encore excentré en 2010. Trop rare de son espèce, il ne doit pas disparaitre davantage.

Mais nous autres, installés dans nos vies de bureau, suivistes et mécanisés, « nous autres de la surface (qui) n’osons plus les plongeons à la verticale, les sauts de l’ange au fond de l’étrange », sommes nous au moins capables de comprendre son langage ?

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Tout Cravan, on l’a dit, se lit en une après midi : « Arthur Cravan, Œuvres » éditions Ivrea. Alors profitezen pour rendre également visite à Cendrars (« Du monde entier au cœur du monde », poésies complètes… dont les fameuses « Pâques à New York ») ; et n’hésitez pas, non plus, à tomber amoureux de Mina Loy (« La rose métisse », Poèmes II et Manifestes, Editions L’Atelier des Brisants). Les livres susvisés peuvent être commandés dans différentes éditions auprès de notre partenaire parisien, La Librairie Contretemps (librairiecontretemps@sfr.fr)

 

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