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La chronique de rentrée de Jean Le Gall

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards (Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

« L’avez-vous remarqué ? Ceux qui lisent régulièrement ne s’en plaignent jamais. Ces gens-là sont des pratiquants satisfaits. Seul préalable nécessaire à ce plaisir solitaire : l’acquisition du livre. Mais sonnez donc, trompettes et instruments de gloire! car France- Amérique vous fera désormais des suggestions de lecture tout en vous proposant une solution pratique pour (enfin) lire un roman français sur la rive gauche de l’Atlantique. L’excellente Librairie Contretemps à Paris, située sur l’autre Rive Gauche, sera ainsi notre partenaire afin que vous puissiez commander  les ouvrages que cette chronique aura successivement mis à l’honneur (email: librairiecontretemps@sfr.fr). Inaugurons donc notre petite entreprise avec trois livres d’une même génération, sans unité de genre ni de style. La lecture achevée, peut-être conviendrez-vous que ces bouquins portent le même parfum d’époque. »

Carrefour des Nostalgies
Antoine Laurain (Éditions le Passage)

François Heurtevent, maire de Périsac, vient de perdre les élections. Il ne s’y attendait pas. Il glisse dans la dépression. Mais alors qu’il déménage ses cartons et abandonne la mairie, il tombe sur une vieille photo de classe. Vous les voyez d’ici : les adolescents rangés sur trois hauteurs, avec un professeur de lycée en bas à gauche. Ce cliché réveille François Heurtevent qui, sans raison révélée, se prend subitement à rechercher ses anciens camarades de lycée, tous éparpillés sur les routes différenciées de l’existence. À retrouver les uns puis lesautres, Heurtevent devient spectateur de la vie, la vraie, celle des mariages manqués, des ambitions revues à la baisse, des binoclards devenus millionnaires, des chanceux qui s’ignorent et des ex talentueux. Dans cet
échantillon humain prélevé au hasard de sa constellation, apparaissent davantage de singularités que de visages pâles. La foule, les autres, les gens, tels que vous ne pouviez les voir qu’au travers d’une photo de classe… devenue. Un livre, c’est aussi une idée géniale.

Les aimants
Jean-Marc Parisis (Stock)

Il avait vingt ans. C’était il y a une autre vie. Il passait un examen à la Sorbonne quand une fille fit éruption dans la salle pour finalement prendre place à côté de lui. Elle s’appelle Ava. Deux ou trois rendez-vous plus tard, ils sont amoureux dans les rues du Quartier Latin, au coeur de ces années où tout commençait de finir, les années 80. Et puis les corps se lassent après trop de saisons, on veut être libre, on se sépare. Tout cela serait du déjà lu si cette histoire ne portait pas en elle un miracle : celui de la survivance amoureuse. Après la rupture, Ava devient l’amie indispen) sable, celle que l’on appelle à toute heure, celle dont, paradoxalement, on ne se soucie guère. On ne la voit pas faner et d’ailleurs Ava vient à périr sans trop prévenir, peu à peu tuée par le sort banal. L’aimant désuni réalise qu’il est rendu seul dans le Paris des années 2000 ; il déploie alors sa colère comme si elle était… politique. Parce que sa révolte contre la mort et son « système » est inutile et belle, de la plus grande noblesse, de la plus haute justice. Tout le livre est là, dans la fin de sa fin.

L’homme qui arrêta d’écrire
Marc-Édouard Nabe (www.marcedouardnabe.com)

Imaginez un écrivain qui, abandonné par ses lecteurs et donc son éditeur, prend la décision de ne plus écrire. Tel un décavé, il traîne dans Paris pendant plusieurs nuits avec des yeux comme des antibrouillards. Il va, des boîtes échangistes aux adresses branchées, des bancs publics aux défilés de mode, sans savoir que, son chemin faisant, il augmente sa meilleure oeuvre littéraire. Le suivre, c’est voir. On constate ainsi avec lui que la vie est en fuite, fatiguée.L’éloquence s’est tue, la séduction est portée disparue. L’ennui gouverne l’époque, sans morale ni esthétique. L’homme qui arrêta d’écrire semble même croire quetout est foutu.
Mais que l’heureux lecteur de ses pagesse rassure, la description du spectacle moderne est plus souvent drôle que triste. Surtout, une quantité de jolies
choses ont trompé la vigilance de l’écrivain désenchanté. Elles gisent dans ses 686 pages de nuits blanches comme les pierres précieuses jaillissent parfois de la boue impure.

Deux  livres de plus, à lire même si le rez-de- chaussée de votre maison à crédit part actuellement dans les flammes : Demain, à Pampelune, Jan Van Mesbergen (Gallimard). Et un livre encore, lorsque les ronflements d’à côté compromettent votre projet de nuit paisible: Les Cendriers, Florence Delay (Gallimard).

Infos pratiques

Librairie Contretemps, 41 rue Clerc, 75007 Paris.
Tel : 0 45 55 66 05

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