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La chronique littéraire de Jean Le Gall

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards(Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

 

Les banquiers dans l’amour

C’est un fait humain maintes fois observé : la couleur de peau est question de profession. Prenez-donc les charcutiers, tous flanqués de ces joues roses pareilles à des tranches de salami ; ou les gérants de bar-tabac, grisâtres ainsi que toute cendre ; et puis encore les joueurs de poker, le visage rendu vert par la constance du tapis éponyme. Que dire des libraires, qui jaunissent comme s’ils eussent été exposés dans leur propre vitrine ; quant aux prostituées posées au bord des boulevards, elles sont des ombres comparables à la nuit. Par contre, je sèche sur le cas des financiers. Je les sais aussi inutiles que les merles des villes mais j’ignore quel genre de peau les fait passer pour des hommes. Cela pose bien des questions. Une parmi d’autres : ils aiment, les banquiers d’affaires ?

Le roman s’est parfois intéressé à ces gens-là. Dans le meilleur des cas, on obtient ce chef d’œuvre de Paul Morand, dont le grand style s’obsède d’abord de la couleur des peaux et des autres ornements, avant de fouiller les âmes ; à moins, bien-sûr, que les sujets concernés s’en trouvassent dépourvus.

« Lewis et Irène », Paul Morand, les Cahiers Rouges, Grasset.

Lewis est un de ces barons de la vie financière parisienne. Une société que l’on croit volontiers âpre et vaniteuse, elle qui aime à se dire âpre et vaniteuse. Un jour que l’on enterre l’un de ses plus illustres représentants (précisément poussé dans sa tombe par les manœuvres affairistes de Lewis), un homme vient à lui, porteur d’une confidence comme on en fait seulement entre investisseurs privilégiés. Un gisement de sel et de souffre encore vierge serait à prendre en Sicile ; « les mines de San Lucido » qu’elles s’appellent, ouvertes sur la mer, et il est possible de lever une option dans les tous prochains jours. Lewis n’aime guère se fier à la raison mais plutôt à des symboles qui ne manquent d’ailleurs jamais de survenir ; en l’occurrence, les noms méridionaux, l’ensorcellement solaire et l’échantillon de minerai qu’on lui donne à voir ont l’atout de l’exotisme – le voici parti vers le sud de l’Italie.

L’affaire est assez vite conclue et, quelques projections industrielles plus tard, Lewis peut déjà passer à autre chose. Pourquoi pas les femmes puisqu’elles sont parmi ses affaires, des affaires de plus, empilées, comptabilisées telles des matières premières. D’ailleurs, il tient un cahier où toutes les femelles sont répertoriées dans un vocabulaire syncopé et économe comme il en serait de même pour des informations boursières : « n°414, le 22 octobre 1920, à 8h10 du soir. Mrs James Fergus (Elisabeth, Mildred), Hôtel des Deux Mondes, chambre 102 ; vingt et un ans, divorcée ; blonde, ongles rouges, très nue sous jersey de soie. Peau très égratignée par endroit. Emouvant. Veines Bleues. »

Lewis n’est donc pas du genre à faiblir parce que des sentiments s’enrouleraient comme du lierre imprévu autour de son cœur. Cela présage évidemment du contraire. Alors qu’il se baigne loin du rivage dans les eaux de S

icile, sa brasse croise celle d’une femme que les éclaboussures et l’azur n’étouffent pas de leur décor. On notera que sa peau est méditerranéenne, semblable à de la terre cuite, alors que lui n’est encore « qu’un barbare aux chairs blêmes ». Cette femme s’appelle Irène. Le lecteur voit mieux que Lewis à quel point elle lui plaît.

Or Irène, c’est aussi la banque Apostolatos, celle qui lorgne sur les mêmes mines de San Lucido. Lewis veut Irène qui veut les mines. Ce concours de volontés, c’est l’appétit d’un homme contre celui de la femme et on ne dit pas assez aux enfants que l’Ogre se maquille. Lewis ne peut rien gagner dans cet affrontement : il ne parvient pas à faire des fameuses mines une affaire rentable, Irène utilisant avec grande habilité sa banque et ses réseaux pour lui rendre toute exploitation impossible.

Mais Irène peut bien être meilleure homme d’affaires que lui, elle n’en garde pas moins toute l’attirance que son genre déclenche à l’échelle universelle. Quelle scène superbe au cours de laquelle Lewis, pourtant grand collectionneur de chambres de corps et de cris, ne parvient pas à soumettre Irène au début de ses désirs. Elle le met littéralement à la porte. Plus loin, plus tard, au bord des eaux, il s’échoue à force d’échouer. « Lewis avait tout à fait cessé de penser à Irène. A chaque vague, Lewis pensait à Irène ». Pire encore : Irène est grecque, c’est-à-dire qu’elle est sujette aux crises, qu’elle est une île difficilement abordable, que son sens très aigu du business ne l’a pas souillée ; Morand la qualifie même de « pure » et on comprend que l’amour, disons son fait le plus pénétrant, lui pose problème.

Vous n’êtes là qu’à la moitié du roman. Sachez néanmoins que Lewis et Irène finiront par s’aimer – c’est du moins ce qu’ils se diront. Vous en douterez longtemps et vous aurez raison d’en douter, car comment pourraient-ils se laisser aller à de tels élans désintéressés alors que le monde, partout, palpite de cours de bourse et fait un bruit d’encaissements ? Un monde subsidiaire où les banquiers, plutôt que des merles communs ou des requins, seraient des hommes incomplets. Zut, un monde de caricatures.

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