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La chronique (pas si scolaire) de Jean Le Gall

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards(Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

« Je ne suis pas né chroniqueur littéraire. À ce handicap du genre inné, je joins une inaptitude définitive au moderato, au tiédasse, au mou. Dès lors, comment chroniquer des livres qui ne me font rien? Aussi les dernières nouveautés passées entre mes mains ont été d’un ennui spectaculaire. Où l’on tentait de m’intéresser aux démissions au divorce et à la vieillesse en me faisant croire qu’il s’agissait de drames ; mais que de geignardises face à d’aussi bonnes nouvelles ! Et puis où sont le style, la sauce, l’agencement, le talent, ce truc en plus qui transcende le noceur banal, le péquin errant, en héros littéraire ? Allez, ne désespérons de rien, d’autant que le désespoir est justement littérature. Et puis la « rentrée littéraire » nous arrive et sur la dite crue flotteront sûrement des feuilles intéressantes. Entretemps, je suggère que nous retournions à nos bibliothèques scolaires. C’est que, tout bien considéré, nos professeurs n’avaient pas si mauvais goût. » 

Le Grand Meaulnes, Alain Fournier

Le livre des cartables. L’incontournable des collèges. Le classique oublié sinon méprisé par le groupuscule des gens de lettres. Mais où se trouvent mieux écrits, sinon dans ces pages, les rêves de l’enfance et leurs inévitables trahisons ? Ce qui, fondamentalement, distingue les gosses des adultes c’est que les premiers trompent leur ennui avec des rêves d’aventures (les adultes se contentent de tromper). François Seurel, quinze ans, n’est pas différent. Il trouve la vie morne dans son école trop paisible et dans cette campagne solognote qu’aucun bruit ne réveille. Fort heureusement apparaît un nouvel élève, Augustin Meaulnes, que le charisme et la taille élèvent au dessus des autres. Avec lui, tout est différent. Avec lui, tout deviendra possible.
Le grand Meaulnes s’échappe d’ailleurs un jour de l’école puis, au hasard de sa fugue harassante, parvient à un domaine où se donne une fête mystérieuse. Au cœur des fastes et en marge des farandoles, une jeune fille blonde promène sa différence. Mlle Yvonne de Galais. Mais patatras, la fête est interrompue et la belle s’évapore. Augustin, sitôt revenu à l’école, ne pense qu’à une chose : retrouver la route qui le conduira à nouveau au domaine mystérieux et revoir l’inoubliable Yvonne de Galais. François sera le complice de cette quête et le fidèle ami que l’âge adulte ne connaît plus. De cette histoire -ici très succinctement résumée- Alain Fournier en a fait le livre le plus juste sur l’âge sublime et son basculement. Pourquoi? Parce que retrouver le domaine mystérieux, nimbé de brumes et animé de célébrations illisibles, c’est une ambition délicieusement puérile, une mise en scène du danger fantasmé et de l’interdit. Par contre, retrouver Yvonne et la convaincre, c’est se compromettre dans des engagements, c’est accéder aux responsabilités. Au commencement n’était qu’un pacte enfantin aux dispositions fantaisistes ; puis vint l’âge supérieur et les effroyables conséquences. Alain Fournier a rendu sa magie à l’enfance, ce fut son seul roman achevé, après quoi, la guerre l’a assassiné.

Madame Bovary, Gustave Flaubert

Il y aurait des « romans-monde ». Une catégorie d’excellence imaginée par d’autres fabricants de chroniques : le livre ainsi étiqueté serait à même de nous représenter le monde… Cela impressionne beaucoup. Il y a pourtant plus fort et plus vrai que les romans-monde : ce sont les grands romans. Et s’il n’en était qu’un, je donnerais ma voix à Madame Bovary. 
Gustave Flaubert a fait ce miracle, il a écrit une histoire réaliste au point d’être universelle, néanmoins parée de fulgurances romantiques, cela dans un style qui sera l’honneur d’une langue pour l’éternité. Madame Bovary c’est cette provinciale si mal mariée. Son époux n’est à ses yeux qu’un médecin tragiquement falot, hermétique aux élégances et à l’ambition. Elle rêve du centre du grand monde, de Paris. Elle brûle du mal romantique. Elle attendait tant de la seule vie à vivre! Se peut-il qu’elle puisse un jour mourir à Yonville-l’Abbaye sans avoir vu le siècle briller, sans avoir jamais embrassé un seul visage antique avec une passion de pucelle ? Alors il y aura ses amants, ses dépenses, ses paupières fiévreuses, une fille inutile, la folie, la mort. On est sur le fil d’un cheveu, au bord du précipice où menace la vulgarité. Le style, cette harmonie géniale, porte l’écriture à la hauteur d’une partition. Pour exemple, lisez ce passage sensationnel au cours duquel Flaubert dévoile d’une main délicate le véritable visage d’Emma. Ou plutôt, lisez et écoutez : « Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il fallait qu’elle se fût trompée, songea-t-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » Ah la symphonie paisible, la douceur accomplie du chef d’œuvre.

Aden Arabie, Paul Nizan.

Certes, je doute que vos professeurs de lycée vous aient un jour obligé à cette lecture. On vousa mis aux pieds des totémiques Sartre, Camus et Malraux… mais Nizan ? Et bien Nizan, c’était celui qu’il fallait lire à vingt ans, à l’âge des révoltes, celui qui s’engageait contre les « bourgeois mécanisés par l’existence » et contre les ordonnances de toutes sortes. Aden Arabie est éventuellement un roman mais c’est surtout la haine et le style. Nous parlions plus haut du désir d’aventures qui boursoufle le cœur adolescent. Ici le jeune homme est dans le ventre de l’histoire, les années 30, il est extraordinairement lucide et le chemin de son aventure, de Paris à Aden, n’est que la confirmation des désillusions. À Aden, les hommes sont les mêmes qu’à Paris, c’est-à-dire des maîtres de firmes ou des esclaves, beaucoup souffrent et tous s’ennuient. Il n’y a bien que l’odeur de l’Orient pour distinguer cette vie. Comme quoi, le voyage serait un procédé vaniteux : vos valises ne ramèneront rien et la jeunesse n’y gagnera aucune récompense. Dissonant, non ? Evidemment, Nizan sera taxé d’immaturité et jugé irresponsable. On évoquera sa haine trop endurante pour être honnête. Et pourtant, si le millénaire a changé, le scandale subsiste : il y a trop d’hommes pour qui tout est décidé par avance. Nizan, c’est une classe sociale, un camp, et il ne les trahira pas. Que ceux qui ne trouvent aucune subtilité au désespoir passent leurs chemins ; que les quelques autres, ceux qui souhaitent lire un écrivain né et se souvenir de la littérature de combat, viennent boire l’eau salée d’Aden Arabie.

A LIRE AUSSI : « L’éducation sentimentale » de Gustave Flaubert (ou les désillusions et délicatesses des apprentissages) plus « Le cheval de Troie » de Paul Nizan (toujours un cri de haine mais plus romancé que Aden Arabie). Les livres susvisés peuvent être commandés dans différentes éditions auprès de notre partenaire parisien, La Librairie Contretemps (librairiecontretemps@sfr.fr)

 

 

 

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