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La compétitivité de la France en question

Aux Etats-Unis, le modèle économique français est souvent caricaturé. Coût du travail, productivité, attractivité, la France est-elle réellement en retard sur les autres grands pays développés ? L’avis de Gilbert Cette, spécialiste des questions de productivité et de droit social.

France-Amérique : Pourquoi la France est-elle toujours perçue comme déconnectée face à la réalité économique et la mondialisation ?

Gilbert Cette : La France est présentée dans le monde anglo-saxon et par la presse anglo-saxonne de façon totalement caricaturale. C’est pourtant un pays qui a un haut niveau de vie quand on compare avec les autres pays de l’OCDE, avec une productivité élevée. Ces incompréhensions sont probablement dues à un fonctionnement différent par rapport au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Cela ne veut pas dire que la France ne doit pas s’engager dans la démarche de réformes ambitieuses. Elle est en train de le faire, en espérant que ces réformes se poursuivront quoi qu’il arrive.

Pour reprendre le titre d’une de vos publications, le coût du travail est-il trop élevé en France ?

Dans l’absolu, il est difficile de dire quand le coût du travail est trop élevé ou non. Le solde de la balance courante française est l’indicateur qui doit être privilégié. Il est déficitaire d’un peu plus de deux points de PIB. Ce que la France vend, elle le vend trop cher. On peut considérer que la situation de la France était plus favorable à la fin des années 1990. A l’époque, le solde comptait 3 points d’excédent de PIB. Aujourd’hui, il existe deux solutions, une issue de paupérisation, ou une sortie par le haut. La première, c’est vendre moins cher et peser sur les coûts. La seconde, c’est changer de gamme de production, innover davantage pour se positionner sur des produits qui font appel à une main d’œuvre qualifiée, qui permettront de payer des salaires à leur juste valeur.

La France et les Etats-Unis ont-ils un rapport différent au travail ?

Si l’on se réfère aux études des world value surveys, les salariés français accordent plus d’importance au travail que leurs homologues américains. Par contre, il existe en France un rejet beaucoup plus fort des institutions et des organisations syndicales. La France est un pays issu des traditions du droit civil [qui a évolué à partir du droit romain, axé sur un code civil  écrit, ndlr], contrairement aux Etats-Unis, de traditions inspirées par la common law [droit qui a évolué à partir des décisions des tribunaux]. La France favorise donc une approche plus réglementaire. Le code du travail est très lourd, ce qui peut entraîner certaines rigidités. Les gouvernements français récents essayent de modifier ces traditions en donnant de plus en plus de marges décisionnelles aux partenaires sociaux. Vu de l’étranger, notre contrat de travail paraît rigide à cause des risques de contentieux associés aux licenciements. Le système américain est plus souple en termes de licenciement, mais aussi plus contraignant face au risque de procès pour discrimination et harcèlement, procès qui sont plus rares en France.

Il faut se méfier des comparaisons simples entre la France et les Etats-Unis car chaque pays s’inscrit dans une logique propre. La France connaît des difficultés et doit procéder à de nombreux ajustements, mais elle reste un pays riche avec un haut standard de vie moyen. Les inégalités se sont terriblement accrues aux Etats-Unis depuis le premier choc pétrolier. Les travaux de Thomas Piketty et Emmanuel Saez ont montré que 1% de la population américaine s’est accaparé 54% de la richesse produite en termes de revenu. C’est disproportionné et insoutenable. En France, les écarts entre les hauts et les bas revenus se sont beaucoup moins accentués qu’aux Etats-Unis.

Pensez-vous comme Louis Gallois que la France a un “vrai problème de productivité” ?

C’est tout à fait exact. La France a encore un haut niveau de productivité, mais cette dernière connaît une croissance très ralentie, comme dans la plupart des pays européens. On observe depuis le milieu des années 1990 une productivité plus dynamique aux Etats-Unis. Ce décrochage est attribué à l’émergence des technologies de l’information et de la communication en Amérique. Les efforts d’innovation n’ont pas assez de débouchés en Europe. Un effort doit être fourni au niveau de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le véritable risque, c’est qu’en période de crise, le besoin de consolider les finances publiques se fasse en sacrifiant les sources d’innovation et les gains de productivité, ce qui accentuerait ce décrochage.

Pour les Etats-Unis, la France souffre-t-elle d’une faible attractivité ?

Selon Bercy, 4 200 entreprises américaines sont implantées en France. Plusieurs ont d’ailleurs réagi en dénonçant les propos de Maurice M. Taylor. Lorsqu’une entreprise s’installe, elle ne doit pas chercher à transposer exactement le même mode de fonctionnement que dans son propre pays. La France possède un dialogue social très riche, les entreprises étrangères doivent aussi s’adapter. Les différences ne sont pas très marquées selon les secteurs d’activité. L’intervention réglementaire forte en France est en effet à l’origine d’une certaine homogénéité.

La comparaison constante avec le modèle allemand est-elle pertinente ?

Chaque époque a son modèle. L’Allemagne était déficitaire en commerce extérieur au début des années 1990. Dans la crise actuelle, l’Allemagne a été plus performante que la France. En 2009, le PIB allemand s’est contracté de 6% mais le chômage n’a pas augmenté, alors que la France a perdu 500 000 emplois et gagné deux points de chômage en plus sur la même période. La préservation des emplois allemands est due à la qualité du dialogue social. De nombreux accords ont été conclus, qui ont permis aux syndicats d’échanger la garantie de l’emploi contre des baisses de salaires et une diminution du temps de travail.

En France, l’accord du 11 janvier 2013 s’inspire de cette approche constructive. Les partenaires sociaux vont avoir la possibilité de conclure ce type d’accords. Il y a donc des éléments de succès allemands qui sont pertinents de transposer en France.

Le modèle ne peut cependant pas être totalement importé. L’Allemagne doit faire face à une précarisation de l’emploi qui entraîne une forte évolution des inégalités et de la pauvreté. Beaucoup d’Allemands sont insatisfaits, ils préconisent par exemple l’instauration d’un salaire minimum. Le taux de chômage n’est pas le seul indicateur à considérer.

Selon vous, il est nécessaire de refonder le droit social français. Dans cette optique, comment intégrez-vous la faible représentativité du syndicalisme français ?

Le droit social est de moins en moins protecteur pour les salariés et efficace sur le plan économique. Il est d’une telle complexité que les acteurs ne peuvent pas le mobiliser de façon efficace, ils s’interdisent des compromis locaux.

Il faudrait donc donner aux partenaires sociaux la possibilité de s’organiser en dérogeant aux accords collectifs. Avec Jacques Barthélemy, nous préconisons une approche dérogatoire, dans le respect de l’ordre public social et du droit international. Cette approche fait sens après la loi du 20 août 2008, qui a redéfini les règles de représentativité des organisations syndicales. La France est un pays dans lequel la syndicalisation est la plus basse de tous les pays de l’OCDE. Des efforts sont à faire pour donner plus de poids aux négociations entre partenaires sociaux.

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