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La culture française en voit de toutes les couleurs

Dans son édition européenne, le Time publie en couverture « La mort de la culture française ». Un titre audacieux lorsque l’on sait l’importance que la France attache aux arts. Le Monde et Libération n’ont pas attendu pour rebondir sur le sujet.

"Quelle mouche a donc Piqué Don Morrison pour étriller ainsi the french culture?", s’exclame Édouard Launet dans son article "La culture française est-elle vraiment morte?", paru dans Libération. Il faut dire que l’article du responsable de l’édition européenne du Time, Donald Morrison, a décidé de mettre le doigt sur un sujet qui fait mal: le déclin de la culture française. "C’est une vieille rengaine. Il y a trois ans, la London Review of Books publiait deux articles tonitruants de Perry Anderson sur ‘La chute de la France’", rappelle Antoine Compagnon dans Le Monde. Le 29 novembre, ce n’est pas la parution de deux articles, mais d’un dossier de 7 pages qui se gargarisait, point par point, des faiblesses de l’Hexagone dans le domaine artistique. "Auparavant admirée pour l’excellence inégalée de ses écrivains, artistes et musiciens, la France d’aujourd’hui a un impact faible dans le marché culturel mondial", écrit Don Morrison.

Littérature, cinéma, musées, musique: tous en ont pris pour leur grade. "Moins d’une douzaine [de romans] va être publiée aux États-Unis pour une année normale, alors que 30% de la fiction vendue en France est traduite de l’anglais" ou encore "Bien que certains films produits dans l’Hexagone aient marché ces dernières années, le seul film vaguement français qui aurait remporté du succès au box office cette année serait Ratatouille – oups ! Ca a été fait aux États-Unis par Pixar", ironise celui qui vit pourtant à Paris. "Seulement 1 film produit en France sur 5 sont exportés aux États-Unis", ajoute l’auteur.

Un argument qui fait réagir John Kochman, président d’Unifrance USA : "1 film exporté sur 5, ça fait une quarantaine de films français sur les écrans américains chaque année sur les 200 produits en France, sans compter plusieurs co-productions en anglais. Un exploit non négligeable et tres loin devant n’importe quel autre cinéma du monde (à l’exception possible du cinéma indien, qui vise son propre public résidant aux USA)."

L’auteur dénonce aussi les aides de l’État français dans la production cinématographique, qu’il juge entretenue artificiellement : "Les producteurs de TOUS les films peuvent avoir une avance sur recettes du gouvernement (dont la plupart ne sont jamais remboursées). 11% prélevés sur chaque billet de cinéma vendu sont versés dans ce fonds."

John Kochman défend cette particularité française: "L’engagement de l’État aux intérêts du cinéma en France est admiré partout dans la profession, y compris a Hollywood. Au fond du débat, c’est la question de savoir si soutenir l’indépendance vaut 1 euro ou deux sur le prix d’un billet de cinéma. En France, la question ne se pose pas, ce que je trouve, comme nombre de mes collègues américains, parfaitement normal, et enviable."

Les deux premières pages sont consacrées à une vision terne et navrée de la culture française, appuyée par des chiffres et des pourcentages accablants. Plus loin, pas mieux. Le journaliste évoque un gouvernement omniprésent dans la création – par ses quotas et ses subventions – qui pousse vers la "médiocrité", selon les "experts". La pilule est d’autant plus amère à avaler que le journaliste fait état de la situation à travers des témoignages français : "Aux États-Unis, un écrivain veut travailler dur et avoir du succès […]. Les auteurs français pensent qu’ils doivent être intellectuels", écrit-il en rapportant les propos François Busnel, le directeur de publication de Lire. Il cite également Marc Lévy (auteur de Et si c’était vrai) : "Dans les films typiques français des années 80 et 90, on voyait un groupe de personnes assis à table et s’affronter verbalement les uns avec les autres. […] Une heure et demie après, ils sont assis pour dîner et certains sont d’accord tandis d’autres ne le sont toujours pas […]", avant de conclure : "pour beaucoup d’étrangers, les flots de paroles s’éternisent" . Une manière polie de dire que les films français intellectuels sont, pour ainsi dire, assommants.

"Cette charge pourrait n’être que cocasse si certaines des critiques ne touchaient juste, parfois : notre pays aurait sombré dans un certain nombrilisme, à un moment où le monde bouge très vite, et il peine à produire une culture populaire", se lamente Edouard Launet le journaliste de Libération. De son côté, Antoine Compagnon, l’auteur de l’article publié dans Le Monde, a baissé les armes et donne raison à la thèse de Morrison : "Que la culture française cesse donc de pleurnicher sur sa décadence pour se ressourcer dans ses marges, qu’elle s’ouvre sans état d’âme à la mondialisation, telle est la recommandation du Time. Adoptons la recette multiculturelle et nous serons sauvés. Attention quand même ! Comme métropole diasporique postmoderne, comme capitale-monde du XXIe siècle, Paris ne rivalisera pas avec New York, pas plus qu’à la Bourse ou dans les salles des ventes."

Avec un tel renoncement de la presse française, les lecteurs en seraient presque à remercier le journaliste du Time qui accorde au moins à la France le bénéfice de sa pluralité culturelle. Dans sa dernière page, Don Morrison félicite les afflux imaginatifs venus des quatre coins du monde, et se prend à imaginer qu’ils inspireront la France pour un renouveau du prestige artistique. "Tant de sollicitude émeut", conclut finalement Édouard Launet, "Oui mais dites donc : et la culture américaine vue depuis Paris ? Brad Pitt, successeur d’Humphrey Bogart ? Madonna, héritière de Billie Holiday ?". Et vlan ! Si Don Morrison voit les États-Unis comme un monument de la culture, qu’il apprenne aussi à balayer devant sa porte.

Pour la défense française, on retiendra des propos plus alarmistes que fondés. Comment juger de la santé d’une culture sur des critères économiques ? 30% de livres traduits en France viennent de pays anglo-saxons, mais combien y a-t-il d’auteurs anglophones dans le monde, comparés aux francophones ? Les chanteurs s’exportent peu en Amérique mais cela signifie-t-il pour autant qu’il n’y a plus de créativité sur la scène française ? La seule chose que de tels résultats chiffrés peuvent appuyer est éventuellement le manque d’engouement des étrangers pour la culture française. Mais les arts ne sont-ils pas les premières victimes du phénomène de mode ? Surtout : l’essentiel n’est pas la quantité, mais bien la qualité.

Ce type de sujet met surtout l’accent sur un phénomène qui fait frémir les Français: le déclin de leur sacro-sainte culture. Depuis le développement des médias, et surtout le développement des moyens de communication, le Français craint de se perdre au profit d’autres influences. Adieu longues polémiques autour des repas, finies les heures où l’on cherche à impressionner une demoiselle en lui contant Paris… Si on lui pose la question, le Français est épouvanté à l’idée de manger seul devant son écran ou de passer ses heures de loisir dans les magasins. En écrivant un article coup de poing sur un sujet sensible, le journaliste américain était garanti de faire parler de son article, et donc d’attirer l’attention des curieux… Pour preuve, ce sujet de Une n’a même pas été évoqué dans l’édition américaine ! Mais il est parmi les plus populaires sur le site web du Time.

Finalement, on ne sait pas si la culture élitiste française est en déclin, ou si cette vision n’est pas celle d’un Américain, avec des critères probablement différents, qui imagine que la popularité est une preuve de rayonnement culturel… Pire ! On peut se demander si cette vision n’est pas celle d’un chef d’édition qui a vu là un moyen d’assurer le succès de son numéro dans un des plus riches pays d’Europe.

Retrouvez l’article du Time, par Don Morrison sur: http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html?xid=site-cnn-partner

Retrouvez l’article du Monde par Antoine Compagnon sur:
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-983940,0.html

et celui d’Édouard Launet paru dans Libération

 

 

 

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