Subscribe

La France prudente sur les accords de libre échange avec les USA

Le Royaume-Uni veut aller vite et loin, la France suit mais a des réserves sur le contenu et la méthode : Paris se fait le fer de lance des méfiances de l’Europe envers le projet d’accord de libre échange UE/Etats-Unis, dont le futur cadre de négociation est un enjeu majeur.

“J’étais seule au départ. A l’arrivée, j’ai une grosse majorité au Parlement européen qui vote ce que nous voulions”, s’est félicitée jeudi la ministre française du Commerce extérieur, Nicole Bricq. Comme le voulait la France, qui a entraîné au total 14 pays, le Parlement européen a demandé jeudi que les biens et services culturels ne fassent pas partie du mandat de négociation de la Commission européenne avec Washington. “Baisser les droits de douane, ouvrir les marchés, créer des emplois et de rendre nos économies plus compétitives”: lors d’une conférence à Washington le 13 mai, le président Barack Obama a rappelé les grands enjeux de cette négociation d’un accord régional, née de l’échec de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour libéraliser les échanges internationaux.

A ses côtés, le Premier ministre David Cameron avait fait preuve d’un bel empressement transatlantique: “Il y a une véritable chance que le processus soit lancé à temps pour le sommet du G8 (les 17 et 18 juin en Irlande du Nord, ndlr). Les cinq prochaines semaines sont donc cruciales”. Sans s’opposer frontalement à l’accord, Paris veut sortir des pans entiers de l’économie du cadre de la négociation (Défense, OGM, outre la culture) et met en garde Bruxelles contre toute candeur envers le “partenaire américain”. Dans son bureau qui domine la Seine, Nicole Bricq, l’une des fortes têtes du gouvernement socialiste de François Hollande, mesure les forces en présence: “Les Etats-Unis et l’Union européenne = 40% du commerce mondial, 20% chacun”.

“Un mandat ferme et précis”

“L’Europe”, ajoute-t-elle, “est peut-être un peu fatiguée, mais elle a quand même 500 millions de consommateurs. Quand on va négocier avec un partenaire aussi redoutable, on ne va pas en position de faiblesse”. “Nous avons des intérêts offensifs dans l’agroalimentaire, le textile et l’habillement (…) Je compte bien me servir de cette négociation pour arriver à ouvrir les marchés publics aux Etats-Unis, qui sont beaucoup plus fermés que les marchés publics en Europe”, souligne-t-elle.

“Il y a plein de choses formidables dans ce projet mais ce n’est pas pour cela que je vais m’engager en culotte courte dans une négociation”, a encore lancé Mme Bricq fustigeant la façon dont selon elle la Commission dit “voilà on négocie tout”. Penser qu’ainsi les Américains vont en retour ouvrir leurs marchés “c’est vraiment faire preve d’une très grande naïveté”, a-t-elle estimé. “On a un enjeu économique global majeur: s’arrimer à une croissance économique américaine de plus de 2%, alors que nous entrons dans une croissance molle voire une récession”, ajoute-t-on dans son entourage.

Des spécialistes de l’économie internationale redoutent un rapport de force asymétrique dans cette négociation entre les Etats-Unis, superpuissance, et l’Union européenne, entité politique faible, divisée, aux intérêts divergents. “Il y a une politique américaine des secteurs stratégiques, ce qui n’est pas le cas en Europe, sauf dans l’agriculture ou quelques rares domaines”, analyse Philippe Hugon, professeur émérite de l’Université Paris X-Nanterre. Les échanges commerciaux entre l’UE et les Etats-Unis se sont élevés à près de 455 milliards d’euros en 2011: l’Europe a exporté pour plus de 260 milliards vers les Etats-Unis et a importé pour plus de 192 milliards.

A Paris, l’accord suscite à la gauche du Parti socialiste majoritaire un refus frontal, jusque chez au moins un collègue de Mme Bricq au sein du gouvernement: “Le problème n’est pas de gagner des exemptions sur l’exception culturelle mais de se demander stratégiquement si on a besoin de cet accord”, dit-il sous le couvert de l’anonymat. Sa réponse: non.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related