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“La France réitère sa solidarité avec le Québec”

Le nouveau ministre québécois des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur, Jean-François Lisée, revient d’une visite en France, aux côtés de la chef du gouvernement indépendantiste Pauline Marois, élue début septembre. Architecte de la stratégie référendaire qui mena le Québec à moins de 1% de la souveraineté en 1995, il fut journaliste, correspondant à Paris et à Washington pour des médias québécois et français durant 20 ans. Jean-François Lisée est l’auteur de nombreux livres sur la politique québécoise et américaine et anime un blog. De passage à New York, il confie à France-Amérique ses réflexions sur les nouvelles relations franco-québécoises et la place de la culture et de la langue françaises en Amérique du Nord.

France-Amérique : quel bilan tirez-vous de votre récente visite en France ?

Jean-François Lisée : Ce fut une visite excellente sous tout rapport. La relation entre la France et le Québec se construit telle une course de relais depuis le couple Jean Lesage/De Gaulle jusqu’à aujourd’hui et le nouveau couple Pauline Marois/François Hollande. Chacun a apporté une pierre à l’édifice dans la construction de cette collaboration à nulle autre pareille. Le Québec et la France sont les deux seules nations séparées par un océan qui ont des échanges aussi intenses. Sur l’économie, il y a d’avantage d’entreprises françaises établies au Québec que dans n’importe quelle autre région d’Amérique du Nord. Nous ne sommes pourtant pas la première puissance économique mondiale. Evidemment, une partie de notre attrait est liée au fait que nous sommes un point d’entrée sur le marché américain.

L’ancien président Nicolas Sarkozy avait parlé de “sectarisme” et de “renfermement sur soi-même” à propos du nationalisme québécois. François Hollande entend lui poursuivre la politique traditionnelle de “non-indifférence, non-ingérence”.

Certains parlent de rupture… Mais il y a toujours de la continuité sur le fond des choses. Il y a eu un pas de côté de Nicolas Sarkozy sur l’expression par la France de sa solidarité avec les choix du Québec, qui a été rectifié par François Hollande. Mais cela n’empêchait pas la construction de notre relation. La question n’est pas liée à la souveraineté, mais au rapport de force du Québec. Nous sommes une nation de 2% de parlants français en Amérique du Nord. Que l’on sache que la 4e puissance mondiale qu’est la France réitère constamment sa solidarité avec le Québec dans ses choix, quels qu’ils soient, fait partie de notre rapport de force et de notre image.

Quels sont vos liens avec le gouvernement socialiste français ?

Nous nous sommes retrouvés avec des membres du gouvernement que nous connaissions. M. Hollande était venu lorsqu’il était Premier secrétaire du PS en 2008, il avait longuement rencontré Mme Marois et moi-même et s’était montré très intéressé. Le ministre de l’Economie, Pierre Moscovici, et le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, connaissent aussi très bien le Québec. Nous sommes donc en terrain de connaissance. François Hollande a voulu donner clairement le signal d’une grande affinité et d’une grande amitié.

Quels sont les objectifs de ce nouveau partenariat ?

Ce qui nous importe, c’est de voir quelle pierre nous allons apporter à l’édifice. Nous voulons nous tourner vers ce qui est porteur au XXIe siècle, ce mélange en train d’émerger, à Montréal, à New York et un peu en France, de créativité artistique et entrepreneuriale. L’innovation et la créativité représentent donc le thème de cette nouvelle étape que l’on va décliner dans les domaines de la jeunesse, de l’entreprise privée et sociale et de la culture. Nous préparons au Québec un événement important, le C2-MTL 2013, qui fêtera sa deuxième édition en mai prochain. Des idéateurs du monde culturel et du monde l’entreprise seront présents, comme le designer Philippe Starck ou l’ancien chef designer de la marque BMW, Chris Bangle. Notre but est d’essayer de faire de Montréal le Davos de la créativité. Pierre Moscovici s’y rendra avec une délégation de gens d’affaires et de créateurs français. C’est sur ce plan que nous pensons être très distinctif et tabler sur le bouillon de culture qu’est Montréal.

Quel rôle joue l’éducation dans les relations entre la France et le Québec ?

Le nombre d’étudiants francophones dans nos universités est considérable, plusieurs milliers par an. L’accord de reconnaissance mutuelle des diplômes et des qualifications professionnelles mis en place par Nicolas Sarkozy et Jean Charest est vraiment très important pour nous dans une période où l’immigration est en redéfinition. Par exemple, grâce aux “Journées Québec”, des entreprises des villes de Québec et de Montréal se rendent dans des régions françaises et y embauchent in situ un certain nombre de travailleurs, de salariés et de professionnels.

Considérez-vous le Québec comme une forme d’”exception culturelle” au Canada ?

Oui, le Québec est singulier à plusieurs égards. C’est une nation francophone en Amérique du Nord. Notre regard sur l’Europe est beaucoup plus intense que celui du reste du Canada. C’est le gouvernement précédent qui a initié cet accord de libre-échange entre le Canada et l’Europe. Notre réflexion, la création culturelle, les politiques publiques sont nourries par notre “américanité” et notre “européanité”. Avant de réformer l’aide sociale ou la gestion des villes, nous regardons ce qui se fait en Amérique du Nord, en France et dans les pays scandinaves. Vous verrez rarement un mémoire au conseil des ministres sur une grande réforme qui n’ait pas été préfacé par les expériences européennes et françaises. La société québécoise secrète toujours de l’originalité.

La culture francophone du Québec est-elle menacée  par le monde anglo-saxon ?

Vivre en Amérique du Nord, c’est vivre dangereusement. C’était vrai au moment où la télévision et le cinéma ont fait leur apparition, plus encore au moment d’Internet de la World music. Mais ce qui fait la valeur de notre originalité, c’est que nous sommes des francophones qui comprenons le monde anglophone. Si nous devenions anglophones, nous ne serions plus originaux. Nous serions aussi originaux que l’Ontario, le Saskatchewan ou le Wisconsin. Il est évident que les Québécois assurent l’interface linguistique avec le reste du continent. Les entreprises québécoises ont par exemple 8 000 employés rien que dans l’Etat de New York. Depuis Montréal, nous parlons anglais au reste de l’Amérique, mais lorsque nous raccrochons le téléphone, tout se passe en français.

Et la langue française ?

La composition linguistique de l’île de Montréal est une préoccupation importante. En 1970, 60% des gens y étaient francophones, puis 56% en 2001, et le chiffre devrait tomber à 47% d’ici 20 ans. La vraie question est de savoir à partir de quel moment est ce que l’on perd une masse critique de francophones qui ont, parce qu’ils vivent en français, la capacité d’intégrer les autres. Les anglophones, eux, ont leurs propres institutions, même s’ils font partie du projet québécois comme minorité anglophone en sécurité linguistique. Nous avons pris la décision d’agir sur la rétention des familles sur l’île de Montréal, car pour des raisons financières, les maisons étant moins chères en banlieue, les francophones quittent l’île. Deuxièmement, il nous faut agir sur la composition linguistique de l’immigration. Jusqu’à récemment, 40% des nouveaux arrivants n’avaient aucune connaissance du français au point d’entrée. C’est très imprudent. Nous serons donc plus attentifs à notre système d’immigration par points, y compris en donnant une prime à ceux qui vivent déjà en français, peu importe leur origine ou leur langue maternelle. Nous observons un relâchement de la vigilance sur la question du français à Montréal ces 10 dernières années.

Quels sont vos rapports avec le gouvernement du Premier ministre canadien Stephen Harper ?

Nos rapports sont constants et quotidiens. Nous faisons partie de l’entité canadienne, nous négocions sur les infrastructures, la fiscalité ou le financement de la santé.

Et sur la question sensible du souverainisme ?

Le gouvernement canadien est contre. M. Harper et Mme Marois se sont rencontrés pour la première fois lors du récent sommet de la Francophonie à Kinshasa au Congo. Mme Marois a réaffirmé sa volonté de souveraineté. M. Harper lui a répondu qu’il était fédéraliste. Notre gouvernement étant minoritaire, il est sûr que nous n’avons pas une majorité pour enclencher un processus référendaire. Nous avions dit pendant la campagne électorale que nous ne remettrions le sujet de la souveraineté en débat que si la population québécoise nous indiquait qu’elle était volontaire. Il n’est pas question d’entraîner les Québécois contre leur gré dans un référendum qui serait perdant. Le Québec a un certain nombre de pouvoirs et d’autres qu’il devrait exercer même au sein de la fédération, notamment sur les questions culturelles. C’est un point de débat. M. Harper avait parlé de “fédéralisme d’ouverture” dans un discours très généreux prononcé à Québec en 2005. Simplement le tenir et mettre œuvre les éléments de ce discours, ce serait déjà tout un programme. Pour l’instant, nous sommes loin du compte.

Quelles relations personnelles avez-vous avec la France et la culture française ?

Mes relations sont très proches. Les deux mères de mes enfants sont françaises. J’ai étudié au Centre de formation des journalistes (CFJ). J’ai également vécu 4 ans en France et y suis retourné une année lorsque j’étais chercheur invité à Sciences Po Paris dans les années 2000. La France est un lieu familier, qui fait partie de moi, de ma culture, de mes références. Je m’y retrouve, j’y ai des amis, de la parenté, c’est une extension de ma personnalité. Comme les Etats-Unis d’ailleurs, où j’ai passé 9 ans de ma vie. Remarquez, je n’ai pas eu d’enfants avec des Américaines. Lorsque j’étais directeur du Cérium, le centre d’études et de recherches internationales de l’université de Montréal, j’intervenais dans les médias pour analyser la politique française et américaine, pas la politique chinoise. Cela m’intéressait, mais je ne me sentais pas habilité à avoir une opinion experte sur le sujet, sauf sur ces deux grandes civilisations.

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