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La guerre des moms n’aura pas lieu

Les livres Bringing up bébé de Pamela Druckerman et The Conflict d’Elisabeth Badinter suscitent le débat sur les modèles d’éducation et de maternité de part et d’autre de l’Atlantique. A travers les différences de mentalité et les normes imposées, les mères françaises et américaines ne seraient-elles pas confrontées à la même injonction ? L’obligation de tout réussir…

Entrons dans le vif du sujet : le livre Le Conflit, la femme et la mère, d’Elisabeth Badinter a de fortes chances de ne pas être bien reçu en Amérique. Bien entendu, dénoncer l’allaitement on demand prôné par la Leche League, ou les théoriciens du bonding, n’aidera pas. C’est un livre à charge, qui remet en question les acquis du féminisme en Amérique. Pas question ici de brosser un portrait de la Française vue d’Amérique, d’en grossir les traits, d’ultraféminiser la brunette jusqu’au bout des ongles pour satisfaire un lectorat généraliste. On ne va pas nous la faire “à nous”, Franco-Américains. Quant à la lectrice américaine, je crains qu’elle soit bien désarmée à la lecture du livre The Conflict. N’entretenons pas la guérilla, la guerre des moms n’aura pas lieu.

La culture française, comme l’italienne. est une culture de la fusion, du lien, du legato, des liaisons, de la calligraphie et de l’appartenance. La culture américaine est une culture de la séparation, de la solitude et de l’individuation. Non-stick culture contre culture velcro. Différence fondamentale qui explique pourquoi nous sommes ce que nous sommes.

La femme américaine présente certes plusieurs visages, selon la catégorie qu’elle incarne et l’étiquette qu’elle endosse : dressed for success career woman, home maker, etc. Quelle que soit son activité, elle sera experte, super busy, dedicated et extrêmement professionnelle. Elle lira tout sur le sujet, by the book, y compris quand elle choisit d’élever ses enfants. On remarquera néanmoins un point commun à toutes ces variantes de femmes : une formidable organisation de la vie segmentée en departments. La quintessence de l’Américaine serait alors concentrée dans la somme de toutes ses activités. Dans une culture explicite, il faut attribuer au temps qui passe une case, tel un tableau Excel, et “meubler” l’espace. Le vide est insupportable. Plus elle “fait de choses”, meilleure elle est. Peu de place au hasard, à l’intuition, à l’improvisation.

Trop maternelles ou pas assez

La Française “n’est pas” dans la séparation ni dans la somme de ses activités. Elle choisit d’entretenir le flou du triptyque – femme, mère, professionnelle. Elle “est”  femme partout et “tout court”. Elle peut être femme au foyer (terme certes passif comparé à l’équivalent actif home maker en anglais). Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas dans l’action, mais elle ne segmente pas sa vie en compartiments étanches et n’a nul besoin de nommer ses activités et d’en rendre compte. Elle est dans la porosité, les vases communicants, l’infusion de “tout cela”. Dans la culture française, implicite, le non-dit en dit long. Alors qu’en Amérique, what you see is what you get. Chaque culture, étant duale, offre un spectacle on stage (sur scène) différent de ce qui se passe backstage (en coulisses). Ne nous fions pas aux apparences. Le lecteur biculturel avisé ne sera pas dupe.

Si l’Américaine choisit d’être une full-time mom, (l’exemple d’une postponer qui a mis sa carrière en avant et sa maternité on the back burner) elle le fera à fond. Elle est même encouragée à l’être et le faire à plein temps ! Sinon, elle sera considérée dilettante, part-time ou unprofessional ! Lors d’un accouchement, on vérifiera grâce à une check-list que le bonding process, le lien mère enfant a bien eu lieu et que le nouveau-né s’agrippe bien : latched, dans le sens de faire une connection physique avec le sein maternel. L’overparenting est l’équivalent moderne du mum-ism du XIXe siècle, comblant l’absence d’attachement propre à une culture de la séparation, du nomadisme. C’est donc un leurre. Le bonding est d’autant plus encouragé outre-Atlantique qu’il n’est là que pour la forme. La mère américaine forcera la dose car nous sommes dans une culture d’addiction. C’est de l’ordre du tout ou rien, alors ce sera tout. Cela explique le co-sleeping, l’allaitement on demand, le long potty training, le lent weaning process ! Pour afficher une illusion de tissage de lien, une bonne conscience. Etre une bonne mère, c’est l’être à plein temps. C’est ce que je nomme être mommyholic à l’instar de l’executive woman, qui doit être workaholic. Il faudra attendre les terrible twos pour que l’enfant soit encouragé dans ses crises/tantrums, signifiant que désormais il est un électron libre. En France, la crise des terrible twos n’existe pas, on s’évertuera à corriger l’enfant qui voudrait n’en faire qu’”à sa tête”, comme s’il devait en faire à la tête de tout le monde, de son clan familial.

Le protestantisme de la société américaine donne à chacun, male/female, indifférencié, un rôle indépendant de son sexe : home maker s’applique alors aussi bien à un homme qu’à une femme. L’Américaine, qui devient maman, va alors s’emparer du motherhood normé, tel un CDD, pour se réaliser en incarnant pleinement la notion de female. Dans un pays pourtant prude, elle allaitera en public, au travail, etc. La lactation étant ici une fonction, le sein n’est plus sexuellement connoté, c’est alors politiquement correct. Sa fonction de female va alors s’emboîter et primer sur sa conscience de femme.

La culture française étant féminine, maternante, attachante, elle imposera alors à la mère de marquer symboliquement des séparations, de structurer avec des horaires fixes, d’envoyer son bambin sevré et “propre” trop jeune à l’école dite maternelle. Elle refusera d’allaiter sans culpabiliser, choisissant le biberon pour montrer sa capacité à se détacher de son “petit”. La mère française semble alors plus individuée dans sa féminité, s’autorisant à être une femme tout en étant une mère. Cette émancipation est également un leurre, elle est dans un CDI, un lien, une relation symbiotique à vie. En Amérique, le micromanagement de l’enfant, et le syndrome du empty nest sont du problem solving, comme tout process de la vie. You move on with your life. Ainsi, tout comme la guerre des moms n’a pas lieu d’être, l’éternel conflit mère/femme, ne semble-t-il pas être manageable ?

A noter : Le nouvel essai de Nathalie Monsaint-Baudry, Etre française et américaine, cristallisations culturelles, est téléchargeable gratuitement en ligne sur : www.monsaintbaudry.fr. De même que son précédent essai, Etre Française et Américaine, l’interculturalité vécue.

 

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